Bitcoin : pourquoi la théorie économique préférée de ses partisans devrait logiquement invalider la cryptomonnaie

Sur les scènes Bitcoin, trois noms d’économistes viennois du XIXe siècle sont devenus des mantras, bien plus cités que Keynes. Reste une question brûlante : l’une de leurs théories phare n’aurait-elle pas dû empêcher Bitcoin d’exister ?
« Tout ce qu’on peut faire, c’est introduire, par un moyen détourné et rusé, quelque chose qu’ils ne pourront pas arrêter », rappelait Friedrich Hayek dans un entretien filmé en 1984, cité par Journal du Coin. Quatre décennies plus tard, cette phrase circule en boucle sur X et dans les conférences Bitcoin, brandie comme une sorte de prophétie réalisée.
Dans ces événements, les mêmes noms reviennent sans cesse : Carl Menger, Ludwig von Mises, Friedrich Hayek. Des économistes de l’école autrichienne, pour la plupart disparus depuis plus d’un demi-siècle, quasiment absents des programmes universitaires classiques. Or Bitcoin, pensé après la crise financière de 2008 pour remédier aux excès des banques et autres opérateurs institutionnels, semble avoir offert à leurs idées une seconde vie. Reste un problème assez déroutant : selon la théorie de l’un de leurs héros, Bitcoin n’aurait jamais dû voir le jour.
De Vienne aux scènes Bitcoin : l’étonnant retour de l’école autrichienne
Retour à Vienne, en 1871. On s’éclaire encore à la bougie lorsque Carl Menger publie un ouvrage qui fait basculer la théorie de la valeur. Là où Marx ou Ricardo la faisaient découler du travail incorporé dans un bien, Menger insiste sur la valeur « dans votre tête », au moment précis où surgit le besoin. Son exemple du parapluie est resté célèbre : sous un grand soleil, personne n’en veut, même à 2 euros ; sous une averse torrentielle, en costume et en retard, le même objet se vend vingt fois plus cher. L’objet ne change pas, seul le contexte et le besoin évoluent.
Autour de ce renversement subjectif de la valeur, une petite école se forme dans les cafés de Vienne. Le terme « autrichienne » naît d’ailleurs comme une pique lancée par des professeurs allemands pour qualifier ces économistes de « provinciaux ». Parmi eux, Eugen von Böhm-Bawerk, ministre des Finances qui défend un budget à l’équilibre face à l’empereur François-Joseph, ou Ludwig von Mises, qui combat la planche à billets le jour et refait le monde le soir dans son bureau. Mises devra fuir les nazis, la Gestapo emportera sa bibliothèque, retrouvée des décennies plus tard à Moscou. Pendant ce temps, son élève Hayek s’installe à Londres et devient le grand rival de John Maynard Keynes.
Valeur subjective et monnaie saine : pourquoi Bitcoin colle si bien aux Autrichiens
Dans le Londres des années 1930, le désaccord entre Hayek et Keynes tient en une question : que faire quand l’économie s’effondre. Keynes plaide pour que l’État dépense afin de relancer la machine, quitte à creuser le déficit. Hayek répond que cette fuite en avant prépare les crises futures et l’inflation. L’histoire retient que, une nuit de guerre, les deux hommes auraient monté la garde sur un toit de Cambridge, équipés de pelles pour repousser les bombes incendiaires. Sur le terrain des idées, en revanche, c’est Keynes qui l’emporte : ses recettes dominent les politiques économiques pendant des décennies, tandis que l’école autrichienne disparaît presque des amphithéâtres.
| Économiste | Repère | Idée clé | Lecture bitcoiner | Point de friction |
|---|---|---|---|---|
| Carl Menger | Vienne, 1871 | Valeur dictée par le besoin individuel | Bitcoin vaut ce que les utilisateurs en font | Bouscule la notion de valeur absolue |
| Ludwig von Mises | Europe centrale, époque du nazisme | Origine marchande de toute monnaie | Bitcoin prétend naître sans usage préalable | Son principe semble exclure Bitcoin |
| Friedrich Hayek | Londres, années 1930 et 1976 | Concurrence monétaire, méfiance envers l’État | Bitcoin sans banque centrale ni souverain | Succès dépend de l’adoption réelle |
| John Maynard Keynes | Cambridge, années 1930 | Relance par la dépense publique | Figure des politiques jugées inflationnistes | Vision opposée aux bitcoiners austériens |
En 1976, Hayek pousse la logique plus loin dans un petit livre qui imagine une économie sans monopole monétaire étatique. Une génération plus tard, quelques lignes de code, sans banque centrale ni autorité d’émission, répondent à cette intuition. Offre plafonnée à 21 millions d’unités, règles gravées dans le protocole, absence de planche à billets : pour beaucoup de détenteurs de Bitcoin, la cryptomonnaie ressemble à la « monnaie saine » que dessinaient les Autrichiens. La Banque centrale européenne a d’ailleurs souligné dès 2012 cette proximité avec certaines théories monétaires critiques.
Un paradoxe gênant : que faire de la théorie de Mises face à Bitcoin ?
Cette convergence n’efface pas une difficulté théorique majeure. Pour Ludwig von Mises, une monnaie ne peut naître que si l’objet qui la porte avait déjà une valeur comme marchandise, avant de devenir moyen d’échange. L’idée, souvent résumée sous le nom de « théorème de la régression », consiste à remonter le fil de la confiance monétaire jusqu’à une base non monétaire. Or Bitcoin n’existait pas avant le réseau qui l’enregistre et ne se consommait pas comme un métal ou un bien physique. Pris au pied de la lettre, le principe de Mises semble donc condamner l’expérience Bitcoin.
Les bitcoiners qui lisent Menger, Mises ou Hayek n’ignorent pas cette tension. Certains affirment que la rareté numérique de Bitcoin, son utilité comme système de paiement indépendant des banques ou sa capacité à contourner la censure jouent le rôle d’usage initial suffisant. D’autres concèdent que Bitcoin reste aujourd’hui surtout un actif d’épargne ou de spéculation, en chemin vers un éventuel statut de monnaie à part entière. Dans les conférences, les clubs de lecture ou les chaînes YouTube, ces débats ravivent une tradition qu’on croyait enterrée et transforment des traités poussiéreux en boussole pour un projet monétaire nouveau. Pour une communauté obsédée par l’inflation, la planche à billets et le monopole étatique sur la monnaie, ces économistes disparus restent de précieux compagnons de route, même s’ils auraient peut-etre regardé Bitcoin avec perplexité.
En bref
- Née dans les cafés de Vienne à partir de 1871, l’école autrichienne de Menger, Mises et Hayek resurgit un siècle plus tard au cœur du récit Bitcoin imaginé après la crise de 2008.
- Valeur subjective, monnaie saine, méfiance envers l’État et concurrence des monnaies offrent aux bitcoiners une grille de lecture qui semble coller à Bitcoin, jusqu’au choc du théorème de la régression de Mises.
- Entre conférences, tableaux comparatifs et débats en ligne, l’article suit la façon dont ces penseurs marginalisés sont devenus des références centrales pour Bitcoin tout en laissant planer un paradoxe théorique fascinant.





