Émeutes : derrière le fantasme de l'IA prédictive, ce que la police peut vraiment analyser (et ce que la loi lui interdit)

Un flash viral affirme qu’une IA policière prédirait désormais les émeutes en France, façon Minority Report. Entre logiciel Smart Police, cadre légal européen et zones d’ombre techniques, notre enquête démêle fantasmes et usages réels.
Depuis quelques jours, les images d’émeutes en France se mélangent à celles de Minority Report et de son service de « Précrime ». Sur les réseaux, un FLASH très partagé affirme que la police disposerait déjà d’une IA capable d’éplucher messages, caméras et dossiers judiciaires pour anticiper les pillages avant qu’ils ne commencent. « Tout ce qui est excessif est insignifiant », disait Talleyrand, mais la promesse d’un outil qui devancerait la violence frappe les esprits.
À l’origine de cette rumeur, un message d’AlertesInfos vu plus de 389 000 fois, trois jours après les pillages du 17 octobre et à quatre jours d’un « acte II ». Le compte reprend une chronique télévisée consacrée à la police prédictive aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Chine, où des logiciels de sécurité analysent déjà réseaux sociaux, caméras de vidéosurveillance, historique criminel local et météo. La France n’y apparaît qu’en une phrase, expliquant que le pays aurait débuté quelques expérimentations via Smart Police. Derrière ce montage, une question simple reste en suspens : que fait vraiment cette technologie sur le terrain français ?
Une rumeur virale loin de l’état des lieux officiel
Le message viral mélange en réalité des éléments étrangers et des éléments français. D’un côté, la chronique évoque des logiciels capables d’analyser des masses de données : « Ils peuvent décortiquer, disséquer et agréger des quantités gigantesques de données numériques, allant des caméras de vidéosurveillance, de l’historique criminel dans une zone précise, aux conditions météo. » De l’autre, elle glisse au passage cette formule : « a débuté quelques expérimentations via Smart Police ». Mis bout à bout, ces phrases donnent l’impression qu’une IA nationale surveille déjà tout pour prédire les prochaines émeutes.
Du côté des autorités, le tableau est bien différent. Aucune annonce d’un dispositif d’IA anti-émeutes n’apparaît sur le site du ministère de l’Intérieur, et lors des questions au gouvernement consacrées au 17 octobre, aucun ministre n’a évoqué l’IA, la reconnaissance faciale ou les drones. Laurent Nuñez a simplement reconnu une coordination des pilleurs « par le biais des réseaux sociaux » et un renseignement qui « a identifié beaucoup de choses, mais pas tout ». Les réponses mises en avant restent classiques : 200 enquêteurs chargés d’exploiter les vidéos publiées par les émeutiers eux-mêmes, un arrêté préfectoral du 16 octobre autorisant jusqu’à douze caméras aéroportées au-dessus de Paris, la convocation de TikTok, Meta, Snapchat et Google par Anne Le Hénanff le 20 octobre, et le recours au fichier TAJ, qui compare depuis 2012 un visage filmé aux neuf millions de photos de garde à vue, après coup et dans le cadre d’enquêtes judiciaires.
Smart Police, une IA statistique encadrée par la loi
Au centre de la polémique se trouve donc Smart Police, un logiciel édité par la société nantaise Edicia, immatriculée en 2003 et rachetée en décembre 2024 par la holding luxembourgeoise HorizonH. L’outil s’adresse surtout aux services de police municipale et a réalisé 2,56 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024. Son module « Predict » affiche une carte de la commune avec un code couleur à trois niveaux par quartier, par tranche de six heures sur six jours. Le brevet déposé en 2018 décrit un réseau bayésien et un algorithme génétique pour répartir les patrouilles, nourris par les mains courantes des agents, des fiches internes saisies à la main, les plannings d’effectifs et la météo. Une seule commune, Libourne, a documenté un usage réel de ce module depuis 2019, sans évaluation, et Edicia a refusé d’en communiquer le code source au nom du secret des affaires.
Les réseaux sociaux occupent une place plus floue dans ce dispositif. Edicia promet leur intégration automatique à Smart Police depuis 2013, mais un rapport de la Quadrature du Net décrivait cette brique comme « encore à l’état de projet » en 2022, et le projet maison baptisé Zenith reste rédigé au futur sur le site de l’éditeur. Dans les faits, la vidéosurveillance se limite aux photos prises par les agents avec leur téléphone, et les données judiciaires sont hors de portée, une police municipale n’ayant pas accès au fichier TAJ. Malgré ce périmètre plus restreint que ce que suggère le scénario à la Minority Report, les critiques restent vives : la Quadrature du Net estime que Smart Police « encourage notamment le fichage illégal », et note qu' »aucune étude disponible ne permet de démontrer le prétendu surcroît d’efficacité policière ». La même association alerte sur un outil qui pousse au fichage de « rumeurs » et de personnes hors de tout cadre, alors que la CNIL n’a jamais ouvert le dossier. Dans ce contexte, la loi Ripost du 18 août 2026 prolonge la vidéosurveillance algorithmique jusqu’au 31 décembre 2030, tout en maintenant l’interdiction de toute reconnaissance faciale et de tout croisement de fichiers, tandis que le règlement européen sur l’IA interdit depuis le 2 février 2025 la police prédictive visant des individus et classe la prédiction géographique dans la catégorie « haut risque ». Contre la ville de Nice, le Conseil d’État a jugé le 30 janvier 2026 qu’aucune analyse algorithmique systématique des images n’est permise hors de cette expérimentation, et même Edicia rappelle sur LinkedIn qu’analyser des images par un algorithme n’est pas autorisé « tant qu’aucun texte ne le prévoit explicitement ». L’acte II du 24 octobre doit encore se dérouler sous des drones, face à des enquêteurs humains appuyés par un fichier de 2012, Laurent Nuñez promettant devant les députés que « la doctrine sera revue ». Le tableau ci-dessous résume le décalage entre ce récit d’une machine omnisciente et ce que documentent les sources sur la réalité des données exploitées pour tenter de prévoir des évenements.
| Élément | Ce que suggère la rumeur | Ce que documentent les sources | Niveau de preuve | Enjeu principal |
|---|---|---|---|---|
| Mains courantes | Données policières massives sur toute la ville | Mains courantes locales et fiches de rumeurs | Documenté | Biais |
| Météo | Simple variable parmi d’autres dans l’algorithme | Prévisions météo intégrées au module Predict | Documenté | Efficacité |
| Réseaux sociaux | Analyse automatique de nombreux posts publics | Intégration au stade de projet en 2022 | Contesté | Vie privée |
| Fichiers judiciaires | Accès direct aux casiers et dossiers criminels | Municipales sans accès au fichier TAJ | Non documenté | Légalité |
| Vidéosurveillance | Analyse continue de centaines de caméras urbaines | Photos isolées prises par les agents sur place | Documenté | Surveillance |
En bref
- À l’automne 2026, un flash du compte AlertesInfos et une chronique de BFM relancent le fantasme d’une IA capable de prédire les émeutes en France.
- L’enquête décrit le logiciel Smart Police d’Edicia, ses données réelles (mains courantes, météo) et ses limites, loin du scénario d’une surveillance totale.
- Entre rumeurs, vide d’évaluation indépendante et inquiétudes sur les libertés publiques, le débat sur la police prédictive française ne fait que commencer.








