230M$ en crypto livrés sur une clé USB pour du pétrole : le récit du fiasco à 400 millions de dollars d'Orlen

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230M$ en crypto livrés sur une clé USB pour du pétrole : le récit du fiasco à 400 millions de dollars d’Orlen

Fin 2023, Orlen mise 230 M$ sur du brut vénézuélien payé en USDT remis sur clé USB à Caracas, via des intermédiaires à Dubaï. Quelques mois plus tard, une seule cargaison arrive et la justice s'en mêle : que s'est-il passé dans cette chaîne de décision ?

Sur un yacht à Abu Dhabi, pendant le week-end du Grand Prix de F1 en novembre 2023, un cadre d’Orlen Trading Switzerland discute pétrole avec Kam Ho « Alex » Tse, 25 ans, trader pour la société dubaïote Hannon International. Cinq jours plus tard, un virement de 230 millions de dollars, venu de Suisse, file vers Hannon sans garantie ni collatéral, pour acheter du brut vénézuélien Merey 16 auprès d’un intermédiaire avec lequel Orlen n’avait jamais travaillé.

Le contrat porte sur environ six millions de barils, pour une valeur faciale d’environ 345 millions de dollars, alors même qu’aucun baril n’a encore quitté le Venezuela. Entre prépaiement massif, conversion en USDT remis sur une clé USB à Caracas et livraison quasi inexistante, l’opération va se transformer en casse-tête financier et judiciaire pour le groupe polonais, majoritairement détenu par l’État. Reste à comprendre comment cette chaîne a pu dérailler à ce point.

Orlen, Hannon et le pétrole vénézuélien : un contrat XXL qui se grippe

Le 29 novembre 2023, Orlen Trading Switzerland signe avec Hannon International Middle East un contrat portant sur environ six millions de barils de brut Merey 16, pour une valeur d’environ 345 millions de dollars. Cinq jours suffisent ensuite à OTS pour envoyer 230 millions de dollars depuis une banque suisse vers Hannon, alors que la cargaison n’a pas encore bougé. Selon les mêmes éléments, environ 100 millions de dollars supplémentaires partent aussi vers une autre société basée à Dubaï, Horizon Global, tandis que PDVSA, la compagnie pétrolière d’État vénézuélienne chargée de livrer le brut, affirmera ultérieurement ne pas avoir reçu ces fonds.

Date Événement Montant Support Impact
29/11/2023 Contrat OTS–Hannon pour du Merey 16 ≈ 345 M$ Contrat pétrole Engagement massif sur 6 M barils
Début 12/2023 Pré-paiement à Hannon 230 M$ Virement bancaire USD Paiement sans garantie ni collatéral
12/2023 Transfert vers Horizon Global ≈ 100 M$ Virements successifs Chaîne d’intermédiaires allongée
05/01/2024 Remise à Caracas, hôtel El Ávila ≈ 60 M$ USDT sur clé USB Paiement partiel vers PDVSA
01/2024 Deuxième remise en USDT ≈ 50 M$ USDT sur clé USB Montant total remis en crypto accru

Dans le même temps, les sanctions américaines coupent PDVSA des circuits bancaires classiques. Pour continuer à écouler son brut, la compagnie exige des acheteurs un paiement partiel en Tether, un stablecoin indexé sur le dollar. Les dollars d’Orlen sortent d’abord de Suisse par virement classique, puis sont convertis en USDT par la chaîne de courtiers, avant de réapparaître à Caracas sous forme de portefeuilles matériels, ces fameuses « clés USB » qui donnent accès aux fonds.

USDT sur clé USB, cargaison unique et facture salée pour le groupe polonais

Une enquête publiée mi-septembre décrit une première remise d’environ 60 millions de dollars en USDT le 5 janvier 2024 à l’hôtel El Ávila, à Caracas, suivie d’une seconde clé chargée d’environ 50 millions de dollars. Pendant que ces paiements en crypto-actifs s’organisent, trois pétroliers affrétés attendent au large du terminal José, au Venezuela, générant autour de 600 000 dollars par jour de frais de démurrage. Au bout du compte, la Pologne ne reçoit qu’une seule cargaison, pour une valeur d’environ 28,8 millions de dollars, soit une fraction du brut Merey 16 initialement prévu.

Ce décalage entre sommes versées et pétrole effectivement livré se traduit par une lourde correction dans les comptes. Orlen a acté une dépréciation d’environ 1,6 milliard de zlotys, soit entre 400 et 424 millions de dollars selon les estimations, c’est à dire plusieurs centaines de millions d’euros. Les procureurs polonais ont inculpé en août trois anciens dirigeants d’Orlen et d’Orlen Trading Switzerland pour défaut de surveillance portant sur 378 millions de dollars d’actifs, un dossier pénal où les peines encourues peuvent aller jusqu’à 25 ans de prison. Daniel Obajtek dirigeait alors le groupe, coté en Bourse et majoritairement détenu par l’État, mais il a quitté la direction depuis.

Quelques mois plus tard, la fermeture du détroit d’Ormuz depuis le début du mois de mars et le passage du baril de Brent d’une zone 65–75 dollars à un niveau compris entre 100 et 108 dollars replacent cet épisode dans un décor énergétique plus tendu. Sécuriser des approvisionnements en brut loin du Golfe, objectif qu’Orlen poursuivait déjà fin 2023, est devenu une urgence pour une grande partie de l’Europe, ce qui renforce encore l’écho de ce fiasco pétrolier. Chaque fois qu’un régime sous sanctions se retrouve coupé des banques correspondantes, Tether ou un autre stablecoin s’invitent comme solution de paiement alternative, de Caracas à Téhéran.

La particularité de cette affaire tient au profil de l’acheteur : cette fois, il ne s’agit pas d’un petit négociant obscur, mais d’un acteur coté en Europe, contrôlé par un État membre de l’Union européenne, embarqué dans une opération où un prépaiement sans garanties a fini par transiter en USDT sur des clés USB loin des circuits financiers traditionnels. L’enquête en cours en Pologne doit encore éclairer les maillons précis de la chaîne de décision et de contrôle des risques qui ont cédé imédiatement après la signature du contrat, alors que la clé USB, elle, continue d’incarner les zones grises de ce dossier.

En bref

  • Fin 2023, Orlen Trading Switzerland signe avec Hannon à Dubaï un contrat de 345 M$ pour 6 millions de barils de Merey 16, alors que PDVSA est sous fortes contraintes de paiement.
  • 230 M$ sont prépayés sans garanties, convertis en USDT et remis sur des clés USB à Caracas, mais la Pologne ne reçoit au final qu'une cargaison d'environ 28,8 M$ de pétrole.
  • Entre navires immobilisés, dépréciation de 1,6 Md PLN et inculpations de trois ex-dirigeants à Varsovie, ce fiasco interroge la gouvernance des champions étatiques européens.
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