Près de Lascaux, cette "usine à calcul" IA révèle la bataille cachée qui menace le réseau électrique français

À Condat-sur-Vézère, SPB veut transformer une papeterie en supercalculateur IA de 25 MW, à quelques kilomètres de Lascaux et de la vallée classée. Entre emplois promis, eau de refroidissement et réseau électrique saturé, le territoire s’interroge sur le prix réel de cette usine à calcul.
Entre la grotte de Lascaux, le foie gras et les canoës sur la Vézère, la Dordogne s’affiche depuis des décennies comme une France paisible et rurale. À dix minutes seulement de la cavité ornée, pourtant, l’ancienne papeterie de Condat-sur-Vézère doit accueillir un supercalculateur d’intelligence artificielle, vitrine d’une nouvelle ère d’usines à calcul.
Le groupe sarthois SPB, via sa filiale Condat Solutions, promet d’y déployer son projet IA-Factory : un centre de calcul de 25 mégawatts pour une première tranche, annoncée pour fin 2027, adossé à 2 milliards d’euros d’investissement et 250 emplois directs à terme. Face à cela, une pétition locale a dépassé 5 600 signatures et une réunion publique a rassemblé 400 habitants, dans une vallée classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et en zone Natura 2000. Pour beaucoup, ce chantier symbolise la France qui découvre ses usines à calcul.
Condat-sur-Vézère : de la papeterie à l’IA-Factory, entre promesses et inquiètude
SPB a racheté le site en mars, actant le licenciement de 164 salariés tout en en conservant 21, pour le transformer en data center IA dédié au calcul intensif. La nouvelle société, Condat Solutions, annonce la création de 250 emplois directs et une école pouvant former jusqu’à 200 spécialistes par an. Le groupe assure que le site ne stockera pas de données, mais qu’il vendra avant tout une « puissance sécurisée », à des industriels, des hôpitaux et des laboratoires, tandis que la maire Francine Bourra rappelle que dépolluer une papeterie coûte « des centaines de millions d’euros », selon ICI Périgord.
Le décor, lui, reste extrêmement sensible : la grotte de Lascaux est à quelques kilomètres, les alentours sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et partiellement en Natura 2000, et des milliers d’emplois dépendent du tourisme. En juillet, sept habitants ont lancé le collectif Vigilance Condat, bientôt rejoint par l’association Lacovenat ; leur pétition a recueilli 5 600 signatures alors que les deux communes concernées comptent 2 500 habitants. Le 30 septembre, plus de 400 personnes ont rempli la salle des fêtes pour interroger le porteur de projet sur l’eau de refroidissement, l’identité des futurs clients ou encore la chaleur fatale des serveurs, que Mathieu Introvigne dit pouvoir orienter vers des serres de fraises, du séchage de bois ou de la pisciculture, évoquant des « pistes ». « Le temps des études est encore en cours », a-t-il répété devant la salle, avant qu’une interrogation ne résume le malaise : « Quel contrôle aurons-nous face à l’IA ? », rapporte France 3 Périgord.
Une usine à calcul au coeur de la bataille de l’électricité
Sur le papier, les 25 mégawatts de la première tranche de Condat pèsent peu face aux quelque 18 gigawatts de capacité déjà réservés chez RTE pour environ 80 projets de centres de données en France. La plupart des dossiers demandent entre 100 et 200 mégawatts, et une dizaine dépassent les 400 mégawatts. L’avantage de Condat tient ailleurs : l’ancienne papeterie est déjà raccordée au gaz et à la haute tension, dans un contexte où le gestionnaire du réseau abandonne le « premier arrivé, premier servi » pour un principe de « premier prêt, premier servi », après avoir constaté que les centres raccordés depuis deux ou trois ans n’utilisent en moyenne que 20 % de la puissance demandée et visent 80 % sur dix à quinze ans. Le projet coche donc la case du « prêt » plus vite qu’un terrain nu.
| Indicateur | Condat / IA-Factory | France / ordre de grandeur | Ce que ça montre |
|---|---|---|---|
| Mise en service 1ère tranche | Fin 2027 annoncée | File de projets jusqu’aux années 2030 | Projet positionné comme rapide |
| Puissance 1ère tranche | 25 MW environ | Projets typiques 100–200 MW | Site de taille intermédiaire |
| Capacité réservée chez RTE | 25 MW dans la file | 18 GW pour ~80 projets | Embouteillage national du réseau |
| Conso actuelle data centers France | 10 TWh par an environ | Environ 2 % de l’électricité | Poids déjà non négligeable |
| Projection 2035 (France) | Condat inclus dans la hausse | 23–28 TWh visés par RTE | Montée en puissance structurelle |
Cette poussée des besoins ne se limite pas à la Dordogne. À l’échelle mondiale, l’Agence internationale de l’énergie chiffre déjà la consommation des centres de données à 485 térawattheures en 2025 et vise 950 térawattheures en 2030. Dans le même temps, le réseau Bitcoin tournerait autour de 138 térawattheures par an, mais avec une forte souplesse : une ferme de minage peut s’éteindre en quelques secondes quand le réseau sature. Un entraînement de modèle d’IA, lui, ne se coupe pas sans perdre des jours de calcul, ce qui rend des sites comme Condat beaucoup plus rigides pour le système électrique.
Le cas britannique éclaire ce que cela implique lorsque le réseau ne suit pas : un projet présenté comme futur plus grand centre de données IA du Royaume-Uni, à Loughton (Essex), d’une valeur de 2 milliards de livres sterling (2,37 milliards d’euros) et destiné à accueillir des milliers de puces Nvidia, a vu Microsoft se retirer parce que le raccordement électrique suffisant n’est pas attendu avant la décennie 2030, rendant le projet irréalisable à court terme, alors que plus de 300 projets de centres de données attendent déjà un raccordement dans le pays. La France, dont le parc électrique est décarboné à 95 % et qui a exporté 100 térawattheures en 2025 selon RTE, se heurte moins à un manque d’électricité qu’à la capacité de ses lignes et de ses postes à absorber ces nouvelles charges. En Dordogne, SPB maintient la fin 2027 comme cap pour la première phase de IA-Factory, tandis que la pétition de Vigilance Condat affichait toujours 5 600 signatures début octobre.
En bref
- À Condat-sur-Vézère, en Dordogne, SPB et sa filiale Condat Solutions projettent pour fin 2027 l’IA-Factory, supercalculateur de 25 MW à quelques minutes de la grotte de Lascaux, en vallée de la Vézère classée UNESCO et Natura 2000.
- La reconversion de l’ancienne papeterie en usine à calcul de 2 milliards d’euros et 250 emplois attise une contestation locale structurée, entre pétition de plus de 5 600 signatures, réunion publique tendue et questions sur l’eau, le bruit, la chaleur fatale et les futurs clients.
- Sur fond de réseau électrique sous tension, de file d’attente RTE à 18 GW et d’exemples étrangers comme le retrait de Microsoft au Royaume-Uni, le cas Condat cristallise la façon dont la France arbitre entre patrimoine, énergie et ruée vers l’IA.






