Retraites : pourquoi de plus en plus de Français inquiets se tournent vers la capitalisation et un système hybride répartition-capitalisation

Par Paul Graph - Publié le

Entre réformes à répétition et peur pour leur niveau de vie, les Français regardent autrement la retraite par capitalisation. Que révèle ce glissement de l’opinion sur l’avenir du système de retraite et le virage vers un modèle hybride ?

Retraites : pourquoi de plus en plus de Français inquiets se tournent vers la capitalisation et un système hybride répartition-capitalisation

Longtemps cantonnée aux pages économiques et aux dossiers techniques, la retraite par capitalisation s’est invitée au premier plan du débat français. Dans un contexte de réformes à répétition, d’allongement de la durée de vie et de tensions sur le financement du système de retraite, l’idée de se constituer soi-même un complément de pension n’apparaît plus comme une option réservée à une minorité de spécialistes.

Dernier épisode en date, le face-à-face entre Gabriel Attal et Sandrine Rousseau sur France 2 a mis en lumière, en direct, qu’une part des fonctionnaires bénéficiait déjà d’un mécanisme par capitalisation via la retraite additionnelle de la fonction publique, la Rafp, parfois sans même l’avoir pleinement identifié. Pendant que les responsables politiques se disputent sur la portée de cette évolution, les sondages montrent que près de 64 % des Français approuvent désormais l’intégration partielle de la capitalisation dans le système de retraites, qu’environ six Français sur dix se disent favorables à un régime principalement par répartition avec une part de capitalisation, et qu’un autre sondage évoque 72 % de citoyens prêts à soutenir un modèle hybride. Reste à comprendre ce qui a fait basculer l’opinion.

Retraite par capitalisation : un concept déjà bien présent dans le système français

Pour saisir ce mouvement, il faut d’abord rappeler ce qui distingue la retraite par capitalisation de la retraite par répartition. Dans le système par répartition, les cotisations des actifs financent immédiatement les pensions des retraités. Dans un système par capitalisation, chaque épargnant met de côté, tout au long de sa vie active, des sommes investies sur des supports financiers, qui constitueront sa pension future. Officiellement, le système de retraite français reste construit autour de la répartition, mais la capitalisation progresse déjà via des dispositifs d’épargne retraite individuelle ou d’entreprise.

C’est là qu’intervient l’épisode de France 2. Face à Sandrine Rousseau, opposée à la capitalisation, Gabriel Attal a lancé : « La retraite par capitalisation, vous en parlez comme si c’était un épouvantail absolu », a déclaré Gabriel Attal, cité par Le Parisien. Il a enchaîné en rappelant à la députée écologiste sa situation de fonctionnaire : « vous êtes vous-même fonctionnaire. (…) Donc vous bénéficiez de la capitalisation » via le « régime additionnel de la fonction publique », a-t-il fait valoir. Ce régime, la retraite additionnelle de la fonction publique (Rafp), a été mis en place en 2005 et fonctionne par capitalisation sur une partie des primes, indemnités et avantages en nature des agents publics, à hauteur de 5 %, ce qui permet à près de 4,5 millions de cotisants de toucher un supplément de pension. « Vous en bénéficiez comme fonctionnaire, parce qu’à un moment, l’État s’est dit que pour améliorer les pensions de nos agents publics, on va faire un régime additionnel par capitalisation géré avec un fonds qui finance notre économie », a encore expliqué Gabriel Attal. Sandrine Rousseau a répliqué de son côté qu’elle n’avait pas « pris la retraite complémentaire des fonctionnaires », en assurant que « pas tous » les agents publics ne profitaient pas de ce système. La séquence a mis en lumière à la fois la présence discrète de la capitalisation dans le système français et la confusion qui entoure encore ce mot.

Pourquoi les Français se tournent davantage vers la retraite par capitalisation

Au-delà de cette joute télévisée, la tendance de fond tient à l’évolution du regard porté sur le système de retraite français. Les projections démographiques montrent un nombre croissant de retraités par rapport aux cotisants, ce qui fragilise l’équilibre financier de la répartition. Les réformes successives, souvent vécues comme complexes et imprévisibles, ont a susité un sentiment d’instabilité chez de nombreux actifs. Beaucoup redoutent une baisse du niveau de vie une fois à la retraite, avec un taux de remplacement de plus en plus faible par rapport au dernier salaire. Les générations les plus jeunes, qui anticipent un modèle moins protecteur que celui de leurs parents, envisagent davantage de diversifier leurs futures sources de revenus. Un baromètre d’opinion indique ainsi que 84 % des actifs estiment nécessaire d’épargner eux-mêmes pour financer leur retraite, ce qui renforce mécaniquement l’intérêt pour des solutions par capitalisation.

Dans ce contexte d’inquiétude, plusieurs ressorts expliquent l’appétit croissant pour une part de capitalisation, en complément de la répartition :

  • la recherche de pérennité, pour sécuriser un revenu complémentaire face au déséquilibre structurel du système par répartition ;
  • la volonté de maîtrise personnelle, en orientant soi-même une partie de son avenir financier plutôt que de le laisser entièrement dépendre des décisions publiques ;
  • la quête de flexibilité, avec la possibilité d’ajuster le niveau d’épargne et les supports choisis au fil de la carrière ;
  • le besoin d’une vraie discipline d’épargne, rendue plus concrète par des produits dédiés comme les plans d’épargne retraite, l’assurance-vie ou l’épargne salariale.

Vers un système de retraite hybride entre répartition et capitalisation ?

Les enquêtes d’opinion convergent vers une même idée : les Français ne souhaitent pas remplacer la répartition, mais l’adosser à un pilier de capitalisation mieux structuré. Un sondage met en avant 64 % de personnes favorables à l’intégration partielle de la capitalisation dans le système de retraites, un autre souligne que 72 % des citoyens soutiennent un modèle hybride combinant répartition et capitalisation, et un autre encore évoque 53 % d’avis favorables à l’introduction d’une dose de capitalisation en complément. En parallèle, environ six Français sur dix se disent prêts à soutenir un régime principalement par répartition avec une part de capitalisation. L’adhésion reste pourtant nuancée : seulement 29 % des personnes interrogées déclarent faire confiance aux marchés financiers pour assurer leur retraite, ce qui traduit une méfiance persistante face au risque de perte en capital et à la volatilité boursière.

Cette ambivalence nourrit les réserves de certains responsables politiques, qui soulignent le risque d’accentuer les inégalités : seuls ceux qui disposent d’une marge de manœuvre budgétaire peuvent réellement alimenter un dispositif de capitalisation retraite. L’accès inégal à l’épargne pourrait creuser l’écart de niveau de vie entre retraités, surtout si la part de capitalisation devenait obligatoire. Dans le même temps, l’introduction progressive de ces mécanismes transforme la manière dont les Français pensent leur fin de carrière. La retraite apparaît de plus en plus comme un projet à préparer activement, avec une demande croissante d’éducation financière, de produits lisibles et de simulateurs fiables pour suivre, en temps réel, l’accumulation de droits issus de la répartition et de la capitalisation. Les partenaires sociaux et le monde politique cherchent désormais comment encadrer ce mouvement vers un système mixte, capable de concilier solidarité collective et autonomie individuelle, un débat qui devrait rester au cœur des prochaines discussions sur l’avenir des retraites.