Héritage sans enfant : frères, sœurs, neveux… ce piège fiscal méconnu qui peut vous prendre près de 50 % de la maison de famille

Par Paul Graph - Publié le

Quand il n’y a ni enfant ni conjoint, ce sont souvent frères, sœurs, neveux qui héritent… et tombent des nues. Abattements minuscules, taux jusqu’à 60 % : comment l’État devient presque le premier héritier ?

Héritage sans enfant : frères, sœurs, neveux… ce piège fiscal méconnu qui peut vous prendre près de 50 % de la maison de famille

Ils n’ont pas d’enfant, parfois plus de conjoint, mais une fratrie soudée, des neveux très présents, une maison de famille à transmettre. Au moment du décès, beaucoup de Français découvrent pourtant que, pour le fisc, ces proches restent des héritiers de « seconde zone » : les droits de succession qui frappent les frères et sœurs, neveux, nièces ou cousins peuvent grimper jusqu’à près de la moitié de l’héritage.

En ligne directe, entre parents et enfants, le système paraît plutôt protecteur : chaque enfant bénéficie d’un abattement de 100 000 €, comme chaque parent, avant l’application d’un barème progressif, avec par exemple un taux de 20 % pour la part imposable allant de 15 933 € à 552 324 €. Mais dès qu’une personne décède sans descendance, tout change : ce sont les collatéraux – fratrie, neveux, cousins – qui héritent, avec des abattements minuscules et des taux pouvant atteindre 45 %, voire 55 % ou 60 %. Et la facture peut surprendre.

Droits de succession entre frères et sœurs : l’État peut prendre presque la moitié

Le droit civil prévoit qu’en l’absence d’enfant, si le défunt n’était pas marié et n’avait pas fait de testament, ses biens vont d’abord à ses parents et à ses frères et sœurs. Si les deux parents sont déjà décédés, les frères et sœurs recueillent alors l’intégralité de la succession, les demi-frères et demi-sœurs ayant les mêmes droits. Si l’un d’eux est mort mais a laissé des enfants encore vivants, ce sont les neveux et nièces qui héritent par représentation. Autrement dit, dans de nombreuses familles, la succession sans enfant revient en pratique à la fratrie et aux neveux.

C’est là que la fiscalité change brutalement de visage. Pour un frère ou une sœur, l’abattement tombe à 15 932 €, qualifié de « petit » abattement dans ces cas, avant application d’un taux de 35 % jusqu’à 24 430 € de part taxable, puis de 45 % au-delà. Pour les neveux, nièces, oncles, tantes, cousins et cousines, le taux atteint au moins 55 %, après un abattement encore plus faible. Le constat posé par le site spécialisé qui détaille ces règles est sans détour : dès qu’une personne décède sans enfant ni époux, il devient fréquent que l’État prenne « près de la moitié de son héritage ». Une situation qui laisse bien souvent les héritiers avec une dette fiscale importante qu’ils n’avaient pas anticipée.

Neveux, nièces, cousins : un impôt jugé illégitime, au cœur du débat politique

Dans les cas où ce sont des neveux, nièces ou cousins qui héritent directement, les abattements tournent autour de 7 967 € et les taux montent à 55 % pour ces parents jusqu’au 4e degré, puis à 60 % quand il n’existe plus de lien de parenté fiscalement reconnu. Autrement dit, des proches qui ont vu, parfois accompagné, le défunt toute sa vie se retrouvent taxés presque comme de parfaits étrangers. Pas étonnant qu’une enquête citée par un média en ligne montre que 82 % des Français jugent l’impôt sur la succession illégitime et que les pouvoirs publics regardent souvent l’héritage comme « reproduction des inégalités ». L’article rappelle que cette vision se heurte à celle des familles, pour qui la transmission est d’abord le fruit du travail d’une vie.

Ce rejet s’accompagne pourtant d’une grande méconnaissance des règles. Selon cette même enquête, 52 % des Français n’ont aucune connaissance de la fiscalité successorale, 73 % disent vouloir plus d’informations pour préparer leur succession, et 63 % discutent « presque jamais » ou « jamais » de ces sujets en famille. Dans le débat académique, le Conseil d’analyse économique parle d’ »un déficit majeur d’information tant sur le fonctionnement que sur l’incidence de cet impôt » et décrit des Français « tendant à surestimer largement le poids des droits de succession pesant sur les classes moyennes », écrivent ses économistes dans un rapport cité par BFM TV. De son côté, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a estimé que « les deux tiers des successions ne sont soumises à aucun droit de succession » et que cette fiscalité ne concerne qu’un « nombre très limité de Français », d’après des propos relayés par BFM TV, ce qui illustre le décalage entre perception et réalité statistique.

Malgré tout, la question de l’héritage reste très sensible politiquement. Le site breton souligne que 83 % des Français souhaitent réduire les droits de succession, dans un contexte où la taxation de l’héritage est parfois présentée par les gouvernements comme un instrument de « justice sociale ». Sur le terrain, les notaires rappellent que des outils existent pour alléger la note, à commencer par les donations du vivant. Pour ces dernières, chaque parent peut donner 100 000 € à chaque enfant sans impôt sur une période de 15 ans : « Si un couple a 2 enfants, chaque enfant peut bénéficier d’un abattement de 100.000 euros pour chacun de ses parents. Soit un maximum de 200.000 euros par enfant et de 400.000 euros pour les 2 enfants », explique ainsi le site service-public.fr, cité par BFM TV, ce qui permet à de nombreux patrimoines familiaux en ligne directe d’échapper totalement aux droits.

Les propositions des partis politiques s’inscrivent dans cette tension. La coalition présidentielle Ensemble veut porter l’abattement en ligne directe à 150 000 € par parent et par enfant. Une mesure qui coûterait 3 milliards de dollars par an selon l’Institut Montaigne, qui parle d’ »Un montant entouré d’incertitudes significatives dues à l’absence de disponibilité de données fiscales de référence » et estime que « la mesure aurait donc comme effet une augmentation des inégalités de patrimoine et une baisse des recettes publiques », dans une note citée par BFM TV. Le Rassemblement national, lui, envisage des donations parents et grands-parents – enfants et petits-enfants exonérées jusqu’à 100 000 € tous les 10 ans, plutôt que tous les 15 ans, pour un coût estimé à 1 milliard par an. Pour ce dispositif, l’Institut Montaigne juge qu’il « pourrait avoir pour effet d’accélérer les transmissions de capital entre générations » mais aussi « de renforcer la concentration patrimoniale » et souligne que « Or cette concentration patrimoniale n’a pas d’effets positifs sur l’efficience allocative et pourrait même avoir des effets négatifs sur cette dernière ».

Le Nouveau Front populaire défend de son côté l’idée de rendre « l’impôt sur l’héritage plus progressif » et annonce cibler « les plus hauts patrimoines en instaurant une transmission maximale de 12 millions d’euros ». Au-delà, l’intégralité du surplus serait taxée. À propos de cette approche, l’Institut Montaigne relève que « la proposition pourrait avoir pour effet d’accélérer les transmissions de capital entre générations », mais aussi de provoquer « une perte de capital, du fait de son transfert à l’étranger ». Selon l’article breton, dans une France où l’impôt sur le travail, l’énergie, la consommation et la transmission s’additionnent, beaucoup ont commencer à se préoccuper de la façon dont leur maison ou leur petit patrimoine pourront être transmis à des frères, sœurs, neveux ou nièces sans que l’État n’en prenne, en pratique, la moitié.