Voici comment la première inégalité financière en France frappe les enfants… avant même leur naissance, selon une vaste étude Ined-Insee
Selon une vaste étude de l’Ined, 10 % des mineurs captent 74 % de l’épargne des enfants en France. Comment ces écarts, visibles dès la naissance, pèsent-ils sur la suite de leur vie financière ?

En France, tous les bébés ne naissent pas avec les mêmes chances… y compris sur leur compte en banque. Pendant que certains parents anticipent l’arrivée d’un enfant en alimentant déjà un livret, d’autres n’ont tout simplement pas de marge financière pour mettre de l’argent de côté, même symbolique.
C’est ce que montre une étude de l’Institut national d’études démographiques (Ined), fondée sur cinq grandes enquêtes de l’Insee menées entre 2003 et 2021 auprès de près de 29 000 enfants : plus de la moitié des mineurs disposent d’un produit d’épargne à leur nom, mais les montants varient fortement selon la richesse et l’histoire familiale. De quoi installer, bien avant l’âge adulte, un premier étage d’inégalités financières qui ne va pas disparaître en grandissant.
Épargne des enfants : un capital de départ déjà très inégal
Dès la première année de vie, 35 % des nourrissons de 0 à 1 an possèdent déjà un compte d’épargne des enfants ouvert à leur nom. Cette proportion grimpe à 53 % chez les 10-11 ans, puis à 72 % pour les 16-17 ans. Sur le papier, l’épargne moyenne d’un mineur atteint 1 300 euros, mais cette moyenne cache de forts contrastes : l’Ined souligne que « la moitié des enfants ne détient aucune épargne ou seulement quelques euros », rapporte Capital. Dans le haut de la distribution, 10 % des enfants disposent de plus de 3 150 euros, et parmi ceux issus des foyers les plus aisés, 10 % dépassent même 19 400 euros, alors que dans la moitié des familles les plus modestes, seuls 10 % atteignent 2 900 euros.
Ces écarts se creusent avec l’âge. En moyenne, un nourrisson dispose de 350 euros, contre 850 euros pour un bébé du même âge appartenant à une famille très dotée en patrimoine. Vers 10-11 ans, l’épargne moyenne tourne autour de 1 470 euros, quand les enfants des foyers les plus favorisés approchent 4 000 euros. À 16-17 ans, un adolescent possède en moyenne 2 330 euros ; ceux issus des ménages aisés atteignent 6 000 euros. Près d’un enfant sur deux détenait un livret classique (Livret A, livret jeune) dans les enquêtes étudiées, alors que les familles les plus riches recourent plus fréquemment aux comptes d’épargne-logement, à l’assurance vie ou à des plans d’épargne en actions, des produits plus diversifiés et souvent mieux rémunérés.
Famille, grands-parents, genre : comment les écarts se construisent
Au-delà du niveau de patrimoine, la configuration familiale pèse lourd. Les enfants vivant avec leurs deux parents disposent en moyenne de 2 315 euros. Dans les familles monoparentales, ce montant tombe à 2 099 euros, et à 1 633 euros dans les familles recomposées. Les enfants uniques sont généralement mieux dotés que ceux qui ont plusieurs frères et sœurs, l’épargne parentale devant être partagée entre plusieurs comptes. La présence de grands-parents joue aussi : un enfant dont les quatre grands-parents sont encore en vie possède en moyenne 3 300 euros, contre 1 900 euros pour un enfant qui n’en a qu’un seul ou aucun, reflet d’un soutien intergénérationnel plus ou moins possible. Le niveau d’études des parents entre en ligne de compte : à 16-17 ans, l’épargne tourne autour de 1 500 euros lorsque aucun parent n’est diplômé du supérieur, et de 2 500 euros lorsqu’au moins l’un d’eux a poursuivi des études supérieures. Seule exception mise en avant par l’étude, les enfants d’agriculteurs semblent bénéficier d’un appui financier supérieur à patrimoine égal, via des logiques de transmission propres à ce milieu.
L’Ined ne relève pas de différence marquée entre filles et garçons sur la simple détention d’un produit d’épargne. Par la suite, les trajectoires se distinguent en revanche nettement par le genre. Dès l’adolescence, plusieurs travaux cités par des sociologues montrent que les garçons toucheraient en moyenne 4 euros d’argent de poche de plus que les filles chaque mois, et qu’ils restent plus longtemps au domicile parental : selon l’Insee, 58 % des hommes de 18 à 24 ans résident chez leurs parents, contre 48 % des jeunes femmes du même âge. Plus tard, pour un temps de travail global (temps plein et temps partiel confondus), les femmes perçoivent 28,5 % de revenu en moins que les hommes, d’après l’Insee, puis une pension de retraite inférieure de 28 %, selon la Drees. Dans son livre Le couple et l’argent, la journaliste Titiou Lecoq résume ces trajectoires professionnelles de façon lapidaire : « Plus un métier est mal payé, plus il est féminisé, et plus il est féminisé, plus il est mal payé », citée par le site Topito. L’épargne accumulée dans l’enfance, déjà très dépendante du patrimoine familial, se combine parmis d’autres éléments à ces écarts de revenus et de carrières, laissant certains adolescents aux portes de la vie adulte avec un joli capital, quand d’autres commencent presque à zéro.







