Mon patron vend son entreprise : quels sont vos droits méconnus prévus par le Code du travail pour protéger votre contrat et votre salaire ?

Par Paul Graph - Publié le

Votre patron parle de vendre la boîte et l’angoisse monte : contrat, salaire, poste, que va-t-il se passer pour vous ? De l’article L1224-1 au droit à l’information, repérez les leviers pour défendre vos droits.

Mon patron vend son entreprise : quels sont vos droits méconnus prévus par le Code du travail pour protéger votre contrat et votre salaire ?

Rumeur de rachat, mail officiel tombé un vendredi soir, réunions improvisées avec la direction… Quand une cession se profile, la question qui tourne en boucle est souvent la même : mon patron vend son entreprise quels sont mes droits ? Dans un contexte où, selon l’Insee, près de 60 000 entreprises changent de propriétaire chaque année en France, ce n’est plus une situation exceptionnelle, mais un vrai sujet de carrière.

Entre peur de perdre son poste, crainte de voir son salaire baisser et impression de ne rien maîtriser, il est parfois dificile de s’y retrouver. Pourtant, le Code du travail, la loi Hamon de 2014 et la loi Macron de 2015 encadrent très précisément la vente de l’entreprise et les droits des salariés. Reste à savoir ce que cela signifie concrètement pour votre contrat, votre information et vos recours.

Vente de l’entreprise : que devient votre contrat de travail ?

Quand il y a changement de propriétaire de l’entreprise, l’article L1224-1 du Code du travail impose en principe un transfert automatique du contrat de travail vers le repreneur. Votre nouveau patron reprend vos conditions « en l’état » : ancienneté, salaire, poste, avantages individuels acquis, accords collectifs qui vous bénéficient, mais aussi vos congés payés non pris. Vous ne devez pas signer un nouveau contrat pour continuer à travailler, la relation se poursuit simplement avec un nouvel employeur.

Ce mécanisme joue à condition que l’activité économique soit maintenue et qu’il existe une entité économique autonome qui conserve son identité après la cession. Si le repreneur ferme immédiatement l’activité ou la transforme au point de la faire disparaître, l’article L1224-1 peut ne pas s’appliquer. Dans les cas où le repreneur ne souhaite garder qu’une partie des effectifs, il ne peut pas « écarter » les autres salariés : il doit engager une procédure de licenciement économique, avec motif réel et sérieux, et des indemnités calculées sur toute votre ancienneté, y compris celle acquise avant la vente.

Mon patron vend son entreprise : mon droit à l’information et à la reprise

Au-delà du contrat, la loi impose au cédant une obligation d’information des salariés en cas de cession d’entreprise. Depuis la loi Macron de 2015, cette obligation vaut aussi pour les très petites entreprises. Votre employeur doit vous informer, dans un délai minimum avant la vente, de son intention de céder, de l’identité du repreneur pressenti, des grandes lignes de l’opération et des conséquences prévisibles sur l’emploi et les conditions de travail. Dans les structures dotées d’un Comité social et économique (CSE), cette instance doit être consultée et peut recourir à un expert pour analyser la cession.

Les délais d’information varient selon la taille de l’entreprise : dans celles de moins de 11 salariés, l’information est individuelle au moins 15 jours avant la vente ; entre 11 et 49 salariés, elle est en principe collective avec un délai d’un mois ; à partir de 50 salariés, la loi prévoit un délai de deux mois avec consultation obligatoire du CSE. Plusieurs décisions de justice ont déjà sanctionné des cessions pour vice de procédure ou accordé des dommages-intérêts aux salariés lorsque l’information avait été dissimulée, notamment parce que cela les avait empêchés de préparer une éventuelle offre de reprise.

Peut-on refuser le repreneur et quels recours après la vente ?

Le principe est clair : vous ne pouvez pas refuser le simple transfert de votre contrat vers le repreneur. En revanche, si le nouveau dirigeant modifie de façon substantielle vos conditions de travail (baisse importante de rémunération, mutation lointaine, changement profond de fonctions…), la situation peut être analysée comme un licenciement sans cause réelle et sérieuse, avec les indemnités correspondantes. Les salariés disposent aussi d’un droit de préemption ou, plus exactement, de la possibilité de présenter une offre de reprise concurrente de celle du repreneur choisi par le cédant, à condition de s’organiser très vite collectivement.

En cas de fraude, de dissimulation d’un projet de délocalisation massive ou de démantèlement, les tribunaux peuvent être saisis pour contester l’opération. Parallèlement, le dispositif d’information issu de la loi Hamon reste au cœur de débats politiques : « L’information obligatoire des salariés issue de la loi Hamon est de nouveau remise en cause quand nous préconisions déjà, l’an passé, sa suppression », souligne Amélie d’Heilly, présidente d’AvoSial, citée par Le Monde du Droit. « Alors que cette procédure aurait dû n’être employée que lorsqu’il n’y a pas de repreneur identifié, le texte s’applique toutes situations confondues, y compris – et c’est là le comble – en cas de repreneur pressenti ou lorsque la société reste dans le même groupe », reprécise Me Etienne Pujol, avocat membre d’AvoSial. « Nous proposions à titre principal de supprimer cette mesure en ce qu’elle ne trouve factuellement aucune justification et contrevent même à l’objectif inscrit dans son étude d’impact, à savoir pallier la disparition des entreprises faute de repreneur. Le fait que ces dispositions soient encore discutées 10 ans après nous conforte dans notre demande de les abroger dans l’intérêt des entreprises, qui pâtissent de cet ajout d’une procédure inutile au processus de vente », poursuit Me Etienne Pujol. Dans une autre prise de position, il ajoute : « L’ambition de l’obligation d’information est de sauver des entreprises ; or elle se déclenche lorsqu’un repreneur a déjà été trouvé, pour des entreprises qui par définition n’ont pas besoin d’être « sauvées » ».

Face à ces débats et à un cadre juridique en évolution, votre meilleur réflexe reste de protéger concrètement vos intérêts : garder une copie de votre contrat, de vos bulletins de salaire, de vos avenants et accords d’entreprise, consigner vos horaires et avantages en nature, échanger avec vos collègues et vos représentants du personnel pour suivre la procédure et, en cas de doute sérieux, consulter un professionnel du droit. « AvoSial continue de défendre fermement la suppression de la procédure issue de la loi Hamon et espère faire entendre sa voix et celle des entreprises avant l’examen du projet de loi de simplification dans l’hémicycle, à partir du 3 juin prochain », soutient Amélie d’Heilly. Pour vous, salarié, l’enjeu est de vérifier que le changement de propriétaire ne sert pas de prétexte à contourner des droits qui, eux, ne changent pas avec la vente.

En bref

  • En France, près de 60 000 entreprises changent de main chaque année, plaçant des milliers de salariés face à la question de leurs droits lors de la vente.
  • L’article L1224-1 du Code du travail, le droit à l’information issu de la loi Hamon/Macron et les règles sur le licenciement encadrent strictement contrat, salaire et conditions de travail en cas de rachat.
  • Entre possibilités de présenter une offre de reprise, recours en justice et check-list de réflexes à adopter, ce guide explique comment ne pas subir le changement de propriétaire.