« À 57 ans, je suis institutrice à la retraite, voici combien je touche et pourquoi il me manque 200€ chaque mois »

Par Paul Graph - Publié le

À 57 ans, Emmanuelle a quitté sa classe de Bar-le-Duc pour une retraite anticipée après le choc du Covid et du tout-numérique. Mais entre 2 300 € de salaire et 1 577 € de pension, comment parvient-elle vraiment à boucler ses fins de mois ?

« À 57 ans, je suis institutrice à la retraite, voici combien je touche et pourquoi il me manque 200€ chaque mois »

Pour Emmanuelle, le déclic est venu en plein Covid. Institutrice depuis l’âge de 24 ans, elle a basculé à la retraite en 2020, à 57 ans, presque du jour au lendemain. « On nous a beaucoup demandé d’utiliser l’informatique pour communiquer avec les parents pendant les confinements et ce n’est clairement pas mon truc, souffle-t-elle. J’étais dans un quartier pas très facile, j’ai préféré partir », raconte Emmanuelle à Notre Temps. Un choix mûri dans l’urgence, sur fond de virage numérique et de classe en réseau d’éducation prioritaire renforcée.

Son parcours dans l’Éducation nationale a pourtant été foisonnant. « J’ai fait toutes les classes, de la maternelle à la 3è Segpa (classe pour les enfants en difficultés scolaires), pour laquelle j’ai un diplôme spécialisé, égrène-t-elle. J’ai également une habilitation pour enseigner l’anglais; c’était requis à un certain moment pour l’enseigner. » De l’École normale dans les années 1980 aux classes spécialisées pour l’accueil des gens du voyage, en passant par un hôpital psychiatrique et des classes d’adaptation, Emmanuelle a multiplié les expériences. « J’ai adoré mon boulot et la coupure a été difficile », reconnaît-elle. Mais la vraie surprise est arrivée au moment de découvrir ce que rapporte une vie de travail d’institutrice à la retraite.

De 2 300 euros de salaire à une pension de 1 577 euros

En fin de carrière, Emmanuelle avait posé ses valises dans une école maternelle de Bar-Le-Duc, en quartier Rep +. Le matin, elle s’occupait des tout-petits, l’après-midi elle prenait la classe de CM2 du directeur pour le décharger. « A ce moment-là, mon salaire était de 2 300 euros net environ », souligne Emmanuelle. Quand le premier versement tombe après son départ, le choc est total : la pension affichée ne ressemble en rien à ce qu’elle imaginait.

« J’ai halluciné car je n’ai j’ai touché que 1 000 euros, souffle-t-elle. Je me suis tournée vers le syndicat qui m’a aidé à y voir plus clair: il y avait une erreur qui a été rectifiée. » Après cette correction, Emmanuelle perçoit désormais une pension de 1 577 euros nets par mois. Si l’on regarde les chiffres disponibles sur les pensions des professeurs des écoles, la moyenne se situe autour de 2 500 à 2 700 euros bruts mensuels pour une carrière complète ; son niveau de vie reste donc plus modeste que ce que ces moyennes laissent parfois imaginer. Elle « ne (se) plaint pas – Je suis une nantie par rapport à d’autres »-, mais cette somme ne suffit pas à couvrir toutes ses charges, et ce constat ne concerne pas selement son cas.

Un budget serré, des fins de mois difficiles et une retraite toujours engagée

Aujourd’hui, Emmanuelle détaille un budget qui se joue à quelques centaines d’euros près. « Mes fins de mois sont difficiles. Il me manque 200 euros chaque mois, soupire-t-elle. Heureusement, j’ai un ami qui m’aide financièrement. » Son loyer tourne autour de 500 euros sans les charges, sa facture de gaz est passée de 90 à 150 euros, auxquels s’ajoutent l’électricité, la box Internet, les assurances et un prêt de 51 euros par mois. « Je me passe de voiture, mais je vis dans une passoire thermique. Là, je dois m’acheter de nouvelles lunettes et la MGEN (Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale) va me rembourser seulement 60 euros sur les 220 euros qu’elles coûtent. Mais je vais au marché et j’achète des produits bio, ce que beaucoup ne peuvent pas se permettre. » Dans son quotidien, cela se traduit par des arbitrages permanents :

  • un loyer d’environ 500 euros, hors charges, qui pèse lourd dans un budget de 1 577 euros ;
  • des factures d’énergie en hausse, entre gaz et électricité ;
  • un prêt de 51 euros par mois encore en cours ;
  • des frais de santé où, comme pour ses lunettes à 220 euros avec seulement 60 euros remboursés, le reste à charge reste important.

Malgré cette « petite » retraite d’institutrice, Emmanuelle garde un regard positif sur son métier et sur la suite. « C’est un métier passionnant qui allie connaissances et psychologie. L’une de mes nièces veut devenir institutrice et je l’y encourage. Quand je repense à tous les projets que j’ai montés, toutes les expériences que j’ai vécues avec les élèves, je suis très contente d’avoir fait ce choix de carrière. Et croiser d’anciens élèves dans la rue est toujours gratifiant. » Elle prépare désormais un nouveau projet : devenir écrivain public pour aider les habitants de Bar-Le-Duc à mieux écrire, à faire moins de fautes, « gratuitement bien sûr. » « Je suis en train de discuter avec les centres sociaux de Bar-Le-Duc pour le mettre en place. Après tout, je ne suis quand même pas trop âgée », sourit-elle. En parallèle, nombre de futurs retraités scrutent déjà l’évolution du cumul emploi-retraite : le dispositif doit se durcir au 1er janvier 2027 avec un plafond de revenus d’activité d’environ 7 000 euros par an entre l’âge légal et 67 ans, alors que ceux qui liquideront leurs droits avant le 31 décembre 2026 resteront soumis aux règles actuelles, plus souples.

En bref

  • En 2020, Emmanuelle, institutrice à Bar-le-Duc, part à la retraite à 57 ans après plus de 30 ans de carrière en maternelle, Segpa et REP+.
  • Son dernier salaire d’environ 2 300 € nets se transforme en pension corrigée de 1 577 €, insuffisante pour couvrir un budget serré entre loyer, énergie et santé.
  • Entre déficit mensuel de 200 €, aide d’un proche, projet d’écrivain public et durcissement annoncé du cumul emploi-retraite, son témoignage interroge le revenu réel des institutrices retraitées.