Lancé avec 15M$ en 2017, comment Binance est devenu le leader absolu de la crypto en moins de 6 mois
En 2017, une plateforme crypto partie de presque rien devient numéro un mondial en moins de six mois, portée par un fondateur obsédé par la vitesse. Neuf ans plus tard, entre justice américaine et MiCA en Europe, la facture de cette course s’affiche au grand jour.

Le 14 juillet 2017, dans un été déjà saturé de levées de fonds en cryptomonnaies, une nouvelle plateforme ouvre presque en silence : Binance. Quelques jours plus tôt, une ICO discrète a permis de réunir 15 millions de dollars en échange d’un jeton encore obscur, le BNB, loin des 150 millions levés la même année par The DAO. Sur le papier, rien ne distingue vraiment ce nouvel exchange d’une foule de concurrents apparus à la faveur du boom crypto.
Derrière le projet se trouve pourtant Changpeng Zhao, ingénieur canado-chinois passé par les systèmes de trading haute fréquence de Wall Street, par Blockchain.info comme troisième employé dès 2013, puis par la direction technique d’OKCoin. En lançant sa propre plateforme fin juin 2017, il vise d’abord un marché chinois en pleine effervescence. Personne n’imagine alors qu’en moins de six mois, Binance va devenir le premier exchange mondial et que cette accélération éclair lui vaudra, des années plus tard, une addition reglementaire spectaculaire.
De l’ICO discrète au lancement de Binance le 14 juillet 2017
Fin juin 2017, Changpeng Zhao choisit de financer le développement de sa plateforme via une ICO, en échange du futur jeton BNB. L’opération se clôture début juillet et rapporte 15 millions de dollars, une somme presque modeste à l’échelle du cycle de l’époque où The DAO a levé 150 millions. Le 14 juillet 2017, la plateforme, baptisée Binance, ouvre officiellement ses portes, sans tapage médiatique particulier, alors que la plupart des regards sont tournés vers des projets plus médiatisés.
Cet apparent anonymat initial tient aussi au fait que l’ICO passe largement sous les radars en dehors de la communauté la plus informée. Les investisseurs qui y participent reçoivent des BNB, un jeton utilitaire censé offrir des réductions de frais de trading. A ce stade, Binance ressemble à un exchange de plus dans un écosystème déjà foisonnant, porté par l’idée qu’il suffit d’ajouter de nouvelles paires de trading pour attirer une clientèle mondiale.
En six mois, Binance devient le numéro un des exchanges crypto
Dans les mois qui suivent, la trajectoire de Binance tient presque de l’anomalie statistique. En moins de six mois, la plateforme revendique plus de 3 millions d’utilisateurs et s’impose comme le premier exchange de cryptomonnaies au monde en volume d’échange. Début septembre 2017, la Chine interdit purement et simplement les exchanges crypto sur son territoire, quelques semaines à peine après le lancement. Changpeng Zhao ne cherche pas à négocier, il déménage la structure au Japon, puis à Malte, avant d’assumer publiquement l’idée d’un exchange officiellement basé nulle part.
| Date | Événement | Chiffre clé | Conséquence |
|---|---|---|---|
| Fin juin – début juillet 2017 | ICO du jeton BNB | 15 M$ levés | Financement du lancement |
| 14 juillet 2017 | Ouverture de Binance | Entrée sur le marché mondial | |
| Septembre 2017 | Interdiction des exchanges en Chine | Déménagement au Japon puis à Malte | |
| Fin 2017 | Binance devient n°1 en volume | > 3 M d’utilisateurs | Leadership des exchanges crypto |
| 21 novembre 2023 | Plaidoyer coupable Bank Secrecy Act | 4,3 Md$ de pénalités | Démission de CZ, arrivée de Richard Teng |
| 1er juillet 2026 | Entrée en vigueur de MiCA en France | 70 % des fonds vers self-custody | Arrêt de l’essentiel des activités françaises |
Pendant plusieurs années, l’entreprise fonctionne ainsi sans siège social identifiable, dans une sorte de structure nomade présentée comme un atout face aux régulateurs nationaux. Cette agilité, combinée à un catalogue de paires de trading en constante expansion, porte la croissance à plein régime, au point que la plateforme traite en 2021 plus de 34 000 milliards de dollars de volume annuel. Autour de l’exchange se greffent aussi la BNB Chain, Binance Charity et le bras d’investissement Binance Labs, qui revendique plus de 250 projets financés dans une trentaine de pays pour un rendement moyen affiché de 14x sur l’ensemble de son portefeuille, avant de voler de ses propres ailes sous le nom YZi Labs en 2025.
Du nomadisme réglementaire à MiCA : le prix payé par Binance
L’absence de siège et la croissance plus rapide que la régulation ont fini par présenter une facture à la hauteur des enjeux. Le 21 novembre 2023, Changpeng Zhao plaide coupable devant la justice américaine d’une violation du Bank Secrecy Act, pour avoir laissé Binance opérer pendant des années sans dispositif de conformité efficace, puis il démissionne le jour même au profit de Richard Teng tandis que l’entreprise accepte de payer 4,3 milliards de dollars de pénalités. En avril 2024, CZ est condamné à quatre mois de prison, une peine qu’il purgera intégralement, avant d’obtenir en octobre 2025 une grâce présidentielle de Donald Trump, dans une histoire qui résume une décennie de crypto marquée par une philosophie du « on demande pardon plutôt que la permission » appliquée à une échelle inédite. Réduire toutefois Binance à son seul casier judiciaire ne raconte qu’une partie du tableau : dès juillet 2018, l’exchange met en place le SAFU (Secure Asset Fund for Users), un fonds d’assurance alimenté par 10 % de ses frais de trading, qui servira dès 2019 lorsque 7 000 bitcoins sont dérobés lors d’un hack et que le fonds absorbe intégralement le choc, pour atteindre aujourd’hui plus d’un milliard de dollars. D’autres plateformes ont d’ailleurs fini sur le banc des accusés, comme OKX condamné en février 2025 à 505 millions de dollars d’amende et KuCoin, qui a plaidé coupable un mois plus tôt et accepté de payer près de 297 millions avant de se retirer du marché américain pour au moins deux ans, toujours sur le fondement du même Bank Secrecy Act.
En Europe, la trajectoire a connu son propre retournement de situation. Le 4 mai 2022, la plateforme annonce par communiqué : « Nous sommes heureux d’annoncer que Binance a été enregistré comme prestataire de services sur actifs numériques par l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), avec l’approbation de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) », une phrase qui marque l’obtention du statut de PSAN en France, comme l’a rappelé Numerama. Ce sésame permet à l’exchange de communiquer plus largement, au point que David Prinçay, directeur de Binance France, résume alors l’enjeu en affirmant : « On peut enfin commencer le dialogue et entrer en contact avec les Français » et en ciblant l’éducation du grand public : « La prochaine étape, c’est celle de l’éducation. Pour l’instant seulement entre 8 et 12% de la population a un portefeuille crypto, et si on veut aller plus haut, il va falloir éduquer. » Ottenir cet enregistrement en France représente aussi un argument de crédibilité à l’international. « Les autorités françaises ont une renommée internationale, explique David Prinçay, donc recevoir un enregistrement en France envoie un signal fort aux autorités financières du monde entier, et permet de les rassurer. » Dans le même esprit, il estime que « La décision de la France va aider les autres régulateurs, et va les rassurer » et que ce cadre « Ça assoit leur légitimité ». Pour Claire Balva, alors directrice Blockchain et Crypto de KPMG, cette installation est « une bonne nouvelle », car, selon elle, « Il y avait de la suspicion et des incertitudes sur leur respect de la réglementation. Le fait d’être enregistré en France, ça vient vraiment balayer les doutes, et cela leur permet aussi de dire qu’ils respectent les règles ». L’ambition de faire de Paris un hub européen transparaît dans les propos de David Prinçay, qui affirme que « La France a toutes les armes pour devenir un pays leader de la blockchain en Europe » et détaille la stratégie locale : « C’est pour ça qu’on a un incubateur à station F, qu’on est en train d’installer des bureaux à Paris, et qu’on cherche à recruter 250 personnes. » Il reconnaît aussi un changement de philosophie interne en expliquant : « Quand on s’est créé, on voulait être décentralisé, reconnait David Prinçay, mais maintenant, ce n’est plus le Far West, il y a des régulations. Et pour passer à la prochaine étape, il faut que Binance se structure. » Claire Balva rappelle de son côté qu’une telle installation ne suffira pas sans un environnement plus large, estimant qu' »Il faut une vraie présence, et surtout, tout un écosystème. Il faudrait aussi qu’il y ait des messages positifs de la part du gouvernement ». Dix ans après le lancement, ce pari européen se heurte pourtant de plein fouet au nouveau cadre MiCA : faute d’avoir obtenu son agrément à temps, Binance doit cesser l’essentiel de ses activités en France au 1er juillet 2026, poussant ses utilisateurs français à migrer en urgence vers d’autres solutions. Lors du sommet Reuters NEXT Asia à Singapour, le co-directeur général Richard Teng décrit un exode plus large des capitaux européens, indiquant que 70 % des fonds retirés après l’échéance réglementaire ont été déplacés vers des portefeuilles auto-hébergés, contre 30 % seulement vers des plateformes concurrentes régulées. Il interroge même l’objectif poursuivi en déclarant : « le régime MiCA remplit-il vraiment son objectif de minimiser les risques pour les utilisateurs ? Car à partir du moment où les fonds migrent vers un portefeuille auto-hébergé, le risque est en réalité amplifié », comme l’a rapporté Cointribune. Toujours selon lui, la décision de retirer la demande de licence MiCA en Grèce juste avant la date limite du 1er juillet découle de retards administratifs et de « forces politiques » évoquées plus tôt par Changpeng Zhao, l’entreprise affirmant vouloir éviter une transition trop brève et chaotique pour ses clients européens. En parallèle, Binance met en avant son ancrage réglementaire auprès de la Financial Services Regulatory Authority d’Abu Dhabi et accélère son déploiement en Asie-Pacifique, où elle dispose déjà de licences dans plusieurs juridictions, pour revendiquer aujourd’hui 323 millions d’utilisateurs dans le monde sur une population d’environ 740 millions de personnes exposées aux cryptomonnaies.
En bref
- Lancée le 14 juillet 2017 après une ICO de 15 millions de dollars, Binance passe de projet discret à plateforme ciblant un marché chinois en pleine effervescence.
- En moins de six mois, l’exchange devient numéro un mondial, adopte un nomadisme réglementaire après le bannissement chinois, puis atteint 34 000 milliards de dollars de volume annuel avant d’être rattrapé par la justice américaine.
- Entre plaidoyer de culpabilité, amende record, choc de MiCA en Europe et exode de 70 % des fonds vers la self-custody, l’histoire de Binance interroge le prix réel d’une conquête aussi fulgurante.








