Retraités, boomers, abattement fiscal de 10% et CSG : vivent‑ils vraiment mieux que les actifs ou vont‑ils payer le prix fort avec le budget 2026 ?

Par Paul Graph - Publié le

Accusés de profiter d’un confort injuste, les retraités sont au cœur du débat sur le budget 2026 et le pacte entre générations. Entre niveaux de vie, fiscalité et aides invisibles, que montrent vraiment les chiffres sur leurs prétendus privilèges ?

Retraités, boomers, abattement fiscal de 10% et CSG : vivent‑ils vraiment mieux que les actifs ou vont‑ils payer le prix fort avec le budget 2026 ?

Dans l’hémicycle comme sur les réseaux sociaux, une accusation s’installe : les retraités vivraient mieux que tout le monde, protégés par l’État et par leur patrimoine. François Bayrou est même allé jusqu’à dénoncer le « confort des boomers », formula choc qui colle depuis à toute une génération.

Au même moment, la préparation du budget 2026 rouvre le débat sur la place des plus de 60 ans dans l’effort collectif : suppression possible de l’abattement fiscal de 10% sur les pensions, remise à plat de l’indexation sur l’inflation, alignement progressif de la CSG des retraités sur celle des actifs. De quoi relancer la question qui fâche, sur fond d’équilibre intergénérationel fragile : les retraités sont-ils vraiment des privilégiés ?

Les retraités privilégiés ? Ce que disent les vies quotidiennes

Autour de la table, le sujet peut vite déraper. « Pour l’instant, je fais le dos rond parce que je ne veux pas tendre l’ambiance des repas de famille qui ne sont pas si nombreux, signale par exemple Jean, retraité dans l’Oise depuis dix ans. Mais ça fait plusieurs fois que le sujet revient sur le tapis avec ma fille et mon gendre: selon eux, nous, les retraités, nous n’avons pas à nous plaindre par rapport à eux », confie-t-il à Notre Temps. Sur X ou TikTok, la figure de « Nicolas qui paye », trentenaire censé financer le train de vie des autres, nourrit l’idée d’une génération âgée en croisière permanente.

La réalité est souvent plus prosaïque. Mauricette, 77 ans, tombe des nues face à ces caricatures : « Je joins tout juste les deux bouts avec ma retraite; je ne voyage pas, je n’achète pas de vêtements, je vais rarement chez le coiffeur… Et j’essaie d’aider financièrement mes neveux. » Francis, 71 ans, rappelle aussi le poids de sa vie de travail : « J’ai trimé toute ma vie, 45 heures par semaine pour une bonne partie de ma carrière. Je n’ai pas l’impression de voler ma retraite. » Beaucoup mettent en avant ce qu’ils rendent aujourd’hui à leurs proches et à la société. Joëlle, 74 ans, résume cette aide invisible : « On a financé les études des enfants et on les aide encore; on garde nos petits-enfants; on donne de notre temps aux associations… ».

Niveau de vie, fiscalité, avenir : où se situent les vrais avantages ?

Derrière ces trajectoires individuelles, les chiffres nourrissent la tension entre générations. Pour l’économiste Maxime Sbaihi, « Les actifs dépensent 28% de leur salaire brut pour le financement des retraites; leurs revenus stagnent et ils ont de grandes difficultés à se loger, assure-t-il. C’est aussi une des causes de la baisse de la natalité en France. » Il rappelle les limites du système par répartition, où les cotisations des travailleurs financent directement les pensions : « On ne peut pas continuer à se voir comme le pays jeune des Trente Glorieuses, insiste-t-il. On ne compte plus que 1,79 actif cotisant pour un retraité, contre près de 5 à l’origine, avec une espérance de vie, et donc une durée de perception de la retraite, qui a augmenté. » Selon l’Insee et la Drees, les actifs à temps plein touchaient en 2023 en moyenne 2 753€ nets par mois, contre 1 512€ pour les retraités, et un quart d’entre eux perçoivent moins de 800€ de pension.

Si le niveau de vie moyen des retraités reste proche de celui des actifs, c’est surtout parce que beaucoup sont propriétaires et n’ont plus de loyer à payer : les statistiques intègrent ces « loyers imputés » qui équivalent à un revenu en nature. En face, certaines charges pèsent plus lourd avec l’âge : à 70 ans, les retraités déboursent en moyenne 150€ par mois de complémentaire santé, contre environ 30€ pour les salariés. Le Conseil de l’âge rappelle aussi que la contribution non monétaire des plus de 50 ans, « par le biais de tâches réalisées pour autrui (domestiques, aide informelle, associatives) », représenterait entre 0,5% et près de 2% du PIB, sans compter les nombreux mandats municipaux ou associatifs assurés par les seniors.

Pour l’économiste Michaël Zemmour, regarder les seuls niveaux de vie actuels ne suffit pas : « L’idée d’une génération privilégiée ne tient pas », estime-t-il, en rappelant que la moyenne a surtout progressé parce que davantage de femmes arrivent aujourd’hui à la retraite avec des carrières plus complètes qu’il y a quinze ans, et que ce pic commence déjà à refluer. Les dernières années ont certes vu des revalorisations notables – 5,9% en 2022 puis 3,7% en 2023 – mais sur un temps plus long, le mouvement est tout autre. L’économiste Henri Sterdyniak calcule ainsi : « Entre 2016 et 2024, le pouvoir d’achat du salaire (inflation déduite, NDLR) a progressé de 3,85%, quand celui du régime général des retraites baissait de 7,65% – hors petites retraites ». Le Conseil d’orientation des retraites anticipe d’ailleurs un écart de niveau de vie croissant entre actifs et retraités dans les décennies à venir.

Reste la question de la contribution des retraités les plus aisés au redressement des comptes publics. Le patron du Medef, Patrick Martin, critique régulièrement ce qu’il considère comme des « exceptions fiscales » en faveur des pensions, à commencer par l’abattement de 10% et le taux réduit de CSG. À l’approche du budget 2026, plusieurs pistes reviennent sur la table : recentrer cet abattement, revoir l’indexation des pensions sur l’inflation, rapprocher les taux de CSG des retraités et des actifs, en visant surtout les ménages les mieux dotés. « Je suis d’accord d’attendre le mois de juillet pour espérer une augmentation de ma pension, si tout le monde y met du sien », accepte Agnès, 72 ans, à condition que les petites retraites soient épargnées. Michaël Zemmour plaide, lui, pour agir par l’impôt sur les revenus et le patrimoine plutôt que par des mesures ciblant une génération entière.

En bref

  • Dans une France vieillissante, le débat s’enflamme autour des retraités, accusés d’être des privilégiés alors que l’Insee, la Drees, le COR et le Conseil de l’âge affinent les chiffres.
  • Entre pensions en moyenne inférieures aux salaires, propriété immobilière, abattement fiscal de 10 %, CSG réduite et dépenses de santé élevées, les avantages des baby-boomers s’inscrivent dans un système de retraite par répartition sous tension.
  • Alors que le budget de l’État et le déficit de la protection sociale poussent à cibler surtout les retraités aisés, le Conseil de l’âge interroge : comment répartir l’effort sans attiser la guerre des générations ?