Terrain voisin abandonné : vous utilisez le puits depuis des années, ce que la prescription acquisitive vous permet vraiment d'en faire (et ce que vous risquez)

Par Paul Graph - Publié le

Depuis vingt ans, vous puisez l’eau d’un puits situé sur un terrain voisin laissé à l’abandon. La loi sur la prescription acquisitive peut-elle vous permettre d’en revendiquer la propriété et de sécuriser cet accès à l’eau ?

Terrain voisin abandonné : vous utilisez le puits depuis des années, ce que la prescription acquisitive vous permet vraiment d’en faire (et ce que vous risquez)

Un puits au fond du jardin, mais pas tout à fait chez vous. Depuis des années, vous soulevez le seau ou faites tourner la pompe sans y penser, comme l’ancien propriétaire de votre maison avant vous. Le tout sur un terrain voisin abandonné, dont personne ne semble plus s’occuper. De là à se dire que ce puits est devenu « à vous », il n’y a qu’un pas que beaucoup de propriétaires ont envie de franchir.

Le droit français prévoit justement un mécanisme qui fait rêver dans ce genre de situation : la prescription acquisitive, parfois appelée usucapion, qui permet de devenir propriétaire à force d’user et d’entretenir un bien pendant très longtemps, sans l’avoir acheté. Mais entre l’idée rassurante d’un puits « gagné » par le temps et la réalité juridique, l’écart peut être net.

Prescription acquisitive et puits sur terrain voisin : ce que dit la règle

Le site spécialisé Le Particulier résume très clairement ce mécanisme : « Certes, le droit français autorise l’acquisition d’un bien ou d’un droit par l’effet de la possession : c’est la « prescription acquisitive » ». Autrement dit, il est possible de devenir propriétaire d’un bien immobilier, par exemple une petite parcelle comportant un puits, sans acte de vente, simplement parce que l’on s’est comporté comme le propriétaire pendant une longue période.

Pour que cette prescription fonctionne, la possession doit répondre à plusieurs critères bien précis, posés par le Code civil et rappelés par Le Particulier. Il faut s’être comporté comme le propriétaire du puits ou de la parcelle, en l’entretenant par exemple, de manière « continue », « paisible » (sans contestation du voisin), « publique », et « non équivoque », c’est à dire sans ambiguïté. Dans la pratique, cela revient à vérifier que votre comportement remplissait toutes ces conditions :

  • vous utilisez le puits sur le terrain voisin de façon régulière et ininterrompue depuis des années ;
  • personne ne vous en a empêché ni mis en demeure d’arrêter ;
  • cet usage est visible, assumé, connu des alentours ;
  • vous agissez comme un véritable propriétaire, et non comme quelqu’un à qui l’on rend simplement service.

Le même article précise encore : « Cette prescription ne vous confère pas un droit de propriété, mais elle permet de faire échec à une action en revendication immobilière de votre voisin. » La nuance peut sembler subtile, mais elle compte : en cas de conflit, la prescription sert d’abord de bouclier contre une action de l’ancien propriétaire, et se traduit ensuite juridiqument par la reconnaissance d’un droit de propriété si un juge ou un notaire la constate formellement.

Vingt ans d’usage du puits voisin : suis-je devenu propriétaire pour autant ?

Dans le cas présenté par Le Particulier, le lecteur explique qu’il « utilise depuis 20 ans le puits d’un terrain voisin abandonné, comme l’ancien propriétaire avant » lui, et demande s’il peut se considérer propriétaire du puits. La réponse met vite le doigt sur un point clé : le délai. La prescription acquisitive en matière immobilière est de 30 ans. Autrement dit, utiliser le puits pendant 20 ans, même sans aucune contestation, ne suffit pas à lui seul pour revendiquer la propriété de la parcelle où il se trouve.

Un élément intéressera toutefois les voisins dans cette situation : Le Particulier souligne que « Vous pourriez additionner vos 20 ans de possession avec celles du précédent… ». Ce mécanisme, appelé jonction de possessions, permet d’additionner votre propre durée d’usage avec celle de l’ancien propriétaire de votre maison, à condition qu’il se soit lui aussi comporté comme possesseur du puits dans les mêmes conditions. Si, ensemble, vous atteignez les 30 ans de possession continue, paisible, publique et non équivoque, il devient alors possible de faire valoir une prescription acquisitive sur le terrain voisin supportant le puits, sous réserve bien sûr d’apporter des preuves concrètes de cette chronologie.

Quelles démarches pour sécuriser un puits sur un terrain voisin abandonné ?

Avant toute chose, il faut garder en tête qu’un terrain voisin abandonné n’est pas forcément un terrain sans propriétaire. Même en l’absence d’entretien visible, le bien peut toujours appartenir à une personne, à des héritiers, ou, dans certains cas, être destiné à revenir à une commune ou à l’Etat au titre des biens sans maître. D’où l’importance de commencer par faire vérifier les titres de propriété et les plans cadastraux, généralement avec l’aide d’un notaire, afin de savoir exactement à qui appartient la parcelle où se trouve le puits et quelles inscriptions figurent déjà éventuellement dans les actes.

Lorsque la durée de 30 ans n’est pas atteinte, ou que les conditions de la possession sont difficiles à démontrer, certains propriétaires cherchent à sécuriser la situation autrement : par exemple en négociant avec le propriétaire du terrain une servitude écrite de puisage et de passage, ou l’achat du morceau de parcelle où est implanté le puits. Quand la prescription paraît acquise, un acte de notoriété acquisitive dressé par un notaire ou, en cas de contestation, une décision de justice, permettent de faire reconnaître officiellement la propriété du terrain et du puits. Dans tous les cas, conserver des preuves d’entretien, des témoignages de voisins ou des documents anciens sur l’usage du puits reste indispansable pour faire valoir ses droits le jour où la question se pose vraiment.