Veuvage en France : après 75 ans, une femme sur deux vit veuve, ces chiffres cachés qui bouleversent la fin de vie et le porte-monnaie des retraitées

Par Paul Graph - Publié le

En France, près d’une retraitée sur trois est veuve, mais ce chiffre cache une réalité plus profonde. Comment le veuvage féminin façonne-t-il la fin de vie et les inégalités entre femmes et hommes ?

Veuvage en France : après 75 ans, une femme sur deux vit veuve, ces chiffres cachés qui bouleversent la fin de vie et le porte-monnaie des retraitées

En France, le grand âge rime très souvent avec vie en solo pour les femmes. Passé 60 ans, près d’une sur trois porte le statut de veuve, et après 75 ans, c’est une femme sur deux, selon l’Institut national d’études démographiques (Ined). Derrière ces chiffres se dessine une réalité très spécifique : le veuvage des femmes en France n’est ni marginal ni anecdotique, il structure la fin de vie d’une large partie des retraitées.

En 2020, environ 3,6 millions de personnes de 60 ans et plus étaient veufs ou veuves, et 81 % d’entre elles étaient des femmes. Autre donnée frappante : sept femmes en couple sur dix à 60 ans connaîtront le veuvage, pour une durée moyenne de treize ans. Comment expliquer que cette étape, souvent associée à la solitude et à la baisse de ressources, soit autant féminine en France ? Une histoire de démographie, mais pas seulement.

En France, un veuvage massivement féminin après 60 ans

Les travaux de l’Ined montrent que la part des veuves augmente fortement avec l’âge : autour de 60 ans, une femme sur trois est veuve ; au-delà de 75 ans, c’est plus d’une femme sur deux. Dans le même temps, au moment de leur décès, six femmes de plus de 60 ans sur dix ont le statut légal de veuve, contre seulement deux hommes sur dix, la majorité d’entre eux étant encore mariés. Le veuvage féminin apparaît donc comme la norme, là où le veuvage masculin reste minoritaire.

Ce constat s’explique aussi par la structure des couples âgés. Aujourd’hui, plus de 90 % des plus de 60 ans vivant en couple sont mariés, ce qui signifie que le veuvage concerne en grande partie des femmes mariées. Quand le conjoint disparaît, elles deviennent veuves et, dans bien des cas, le restent jusqu’à la fin de leur vie. En pratique, le veuvage constitue une phase entière du parcours de vie de nombreuses Françaises, bien plus qu’un simple épisode.

Pourquoi les femmes deviennent beaucoup plus souvent veuves que les hommes

Deux mécanismes démographiques se combinent. D’abord, l’espérance de vie plus courte des hommes : à 60 ans, une femme peut espérer vivre encore 28 ans en moyenne, selon l’Ined, soit plusieurs années de plus que son conjoint. Ensuite, l’écart d’âge au sein des couples, l’homme étant en général un peu plus âgé que sa compagne. Ce décalage d’âge, ajouté aux différences de mortalité, conduit logiquement à davantage de veuves que de veufs.

Le comportement conjugal après le décès joue aussi un rôle. Des données reprises par Planet.fr indiquent qu’environ un veuf de moins de 65 ans sur cinq se remarie dans les dix ans, contre à peine une femme sur quarante. Les hommes se remettent plus souvent en couple, quand les femmes restent veuves plus durablement. Le veuvage a donc tendance à devenir un statut de long terme pour les femmes, bien moins pour les hommes.

Treize ans de veuvage féminin en moyenne : quelles conséquences ?

L’Ined a calculé qu’en moyenne, la durée du veuvage des femmes de plus de 60 ans est de treize ans, soit 46 % du temps de vie restant à cet âge. En 1962, cette part atteignait 59 %, et les projections démographiques laissent entrevoir une baisse à environ onze ans de veuvage d’ici 2070, avec la réduction des écarts d’espérance de vie entre femmes et hommes. Ce temps de veuvage n’est pas réparti de façon uniforme : les femmes des milieux les plus modestes connaissent en moyenne 14,1 ans de veuvage, contre 11,4 ans pour les plus aisées, ce qui représente respectivement 57 % et 38 % de leurs années restantes après 60 ans.

Sur le plan humain, le veuvage est décrit par le sociologue Serge Guérin, professeur à l’Inseec GE, comme une période très difficile, faite de rupture et d’une autre vie à inventer. Les études de l’Ined soulignent que les pertes ne sont pas seulement économiques : elles touchent aussi les ressources « humaines » que constituait le conjoint, qu’il s’agisse de soutien moral ou d’aide dans la vie quotidienne. Côté finances, la disparition du conjoint s’accompagne fréquemment d’une baisse marquée du niveau de vie. Vivre seule coûte plus cher, alors que la pension du conjoint était souvent plus élevée que celle de la survivante. L’Insee observe que l’année du veuvage, près de 28 % des femmes deviennent pauvres, avec une chute moyenne de 17,5 % de leur niveau de vie, quand les veufs voient en moyenne leur niveau de vie augmenter d’environ 10 % et ne sont que 10 % à tomber dans la pauvreté. Les pensions de réversion, qui concernent environ 3,8 millions de bénéficiaires dont 87 % de femmes pour un montant global de 38,7 milliards d’euros (environ 1,3 % du PIB), illustrent à quel point la protection sociale française reste organisée autour de la figure de la veuve. C’est aussi un rappel interessant de la place centrale occupée par ces femmes dans la France vieillissante.

En bref

  • En 2020, 3,6 millions de personnes de plus de 60 ans étaient veufs ou veuves en France, dont 81 % de femmes et jusqu’à une retraitée sur deux après 75 ans.
  • Entre espérance de vie plus longue, écart d’âge dans le couple et remariage masculin plus fréquent, le veuvage devient une phase durable et souvent précaire de la vie des femmes.
  • Au‑delà des chiffres, cette réalité interroge l’organisation des retraites, la pauvreté au grand âge et la place politique accordée aux veuves.