Taux longs : pourquoi la menace de Trump d’utiliser l’armée pourrait faire basculer le marché obligataire

En menaçant d'utiliser l'armée comme « intervention ultime » face au marché obligataire, Donald Trump affole investisseurs et banques centrales. Entre guerre contre l'Iran, Fed contestée et dette record, les taux longs imposent leur loi à la Maison-Blanche.
Quand Donald Trump s’est vu demander s’il avait évoqué avec Scott Bessent une « autre forme d’intervention » sur les marchés, il a répondu sans détour. « L’intervention ultime, c’est notre armée. Et si on doit l’utiliser, on le fera », a lâché le président américain, cité par Journal du Coin, laissant les opérateurs obligataires se demander jusqu’où la politique peut s’inviter dans un marché censé rester dominé par les investisseurs.
Cette phrase choc tombe alors que les rendements des Treasuries à trente ans remontent vers des sommets pluriannuels, sur fond de guerre bien réelle, elle, contre l’Iran et d’inflation toujours au-dessus de l’objectif de 2 %. Le duel entre la Maison-Blanche, le marché obligataire et une Réserve fédérale fragilisée devient la vraie ligne de front.
Trump, l’armée et une Fed sous le feu des marchés
Interrogé sur le rôle exact du Trésor, Donald Trump assure pourtant ne pas avoir piloté les dernières opérations. « Non, pas du tout », a répondu Trump aux journalistes lorsqu’on lui a demandé s’il avait ordonné à Scott Bessent d’intervenir sur le marché obligataire. « C’est un homme très compétent. C’est lui qui a voulu le faire. Il est très doué pour ça », a déclaré Trump. « C’est lui qui l’a fait, oui. » Scott Bessent, ancien gestionnaire de fonds spéculatifs rompu aux marchés de la dette souveraine et des devises, a lui-même expliqué que le gouvernement pourrait encore augmenter ses rachats de bons du Trésor après avoir déjà doublé le montant prévu.
Dans ce bras de fer, la Fed est, elle aussi, scrutée. « Il ne va pas dire s’il est pour ou contre une hausse des taux d’intérêt lors de la réunion de septembre », prévient d’emblée Gregory Daco, économiste chez EY, dans un entretien avec l’AFP. « Par le passé, les nouveaux présidents de la Fed ont profité de Jackson Hole pour exposer leurs grandes orientations en matière de politique monétaire. Si Warsh fait cela, on aura certainement un discours assez abstrait, se concentre sur la nécessité de réformer la Fed (…) et les groupes de travail qu’il a mis en place » depuis sa prise de fonction, souligne-t-il. Selon lui, les investisseurs jugent la situation « délicate » : ils « ne savent pas comment il voit la politique monétaire » américaine. Pour Gregory Daco, « un spectre » plane au-dessus de chacun des mouvements de Kevin Warsh, avec cette question lancinante : « Agit-il dans l’intérêt du gouvernement ou de l’économie ? » Tant que cette interrogation reste ouverte, la pression sur les taux longs ne faiblit pas, même si la relation entre la Fed et la Maison-Blanche ressemble encore à « la lune de miel ».
Rachats de Scott Bessent, dette record et menace sur les taux longs
Face à ces incertitudes, Scott Bessent a durci le ton de la politique de rachats. Le 19 août, il a doublé son programme de rachat d’obligations longues de 10 à 30 ans, faisant passer le plafond de 2 à au moins 4 milliards de dollars, soit environ 3,7 milliards d’euros, par opération, et ce jusqu’au 4 novembre. Le rendement à 30 ans, tombé temporairement de 5,34 % vers 5,19-5,24 %, a reculé dans la foulée de l’annonce de ces achats, avant que la baisse « s’était en grande partie inversée » dès le vendredi, selon les données de marché. Racheter quelques milliards de dollars par opération reste modeste face à un marché qui traite des centaines de milliards chaque semaine. Les investisseurs regardent aussi ailleurs : une dette fédérale qui dépasse désormais 40 000 milliards de dollars, soit plus de 37 000 milliards d’euros, et une charge d’intérêts qui a franchi le budget de la défense, alors même que l’armée est brandie comme solution ultime.
| Période | Mesure du Trésor | Montant par opération | Horizon du programme | Réaction du 30 ans |
|---|---|---|---|---|
| Avant 19 août | Rachats 10-30 ans prévus | 2 Md$ (env. 1,8 Md€) | Jusqu’au 4 novembre | Autour de 5,34 % |
| 19 août | Plafond de rachats doublé | ≥ 4 Md$ (env. 3,7 Md€) | Jusqu’au 4 novembre | Repli vers 5,19-5,24 % |
| Après annonces | Possibles hausses encore | ≥ 4 Md$ (env. 3,7 Md€) | Jusqu’au 4 novembre | Baisse en grande partie inversée |
Au-delà de ces chiffres, le « marché obligataire » reste cette foule d’acheteurs anonymes, fonds de pension, banques centrales étrangères et gestionnaires d’actifs qui fixent chaque jour le prix auquel ils acceptent de prêter. « Un tel niveau de dissension » au sein du comité de politique monétaire, avec trois votants sur douze réclamant une hausse lors de la réunion de fin juillet, est jugé « extraordinaire si tôt après l’entrée en fonction d’un nouveau président », relève Diane Swonk, économiste pour KPMG. Pour elle, Kevin Warsh doit impérativement restaurer la crédibilité de la Fed, « écornée » par cinq ans d’inflation supérieure à l’objectif de 2 %, les prix ayant augmenté quasiment deux fois plus vite en juin. « Il n’a pas besoin d’un long discours. Il lui faut un discours clair : défendre l’indépendance, s’engager plus fermement à restaurer la stabilité des prix et expliquer ce qui pourrait pousser la Fed à augmenter, maintenir ou abaisser les taux directeurs », soutient Mme Swonk, qui avertit que « le marché obligataire risque de le sanctionner » en exigeant des rendements toujours plus élevés. Le gouvernement Trump avait promis aux Américains d’améliorer leur pouvoir d’achat, mais ses droits de douane et la guerre contre l’Iran ont contribué à faire dérailler les prix, tandis que le président s’en est pris publiquement à Jerome Powell et s’est dit prêt à destituer Lisa Cook, avant que la Cour suprême ne la maintienne en poste. Personellement, Gregory Daco n’imagine pas Kevin Warsh s’en offusquer publiquement pour ne pas nuire à « la lune de miel » qui lui permet jusqu’ici d’échapper aux foudres de Donald Trump, alors que les taux directeurs restent inchangés depuis décembre 2025 et que les investisseurs attendent un signal clair lors de Jackson Hole, vendredi à 14h00 GMT, sur la capacité de la Fed à garder le contrôle de l’inflation et des taux longs.
En bref
- À l'été 2026, Donald Trump choque les marchés en évoquant l'armée comme « intervention ultime » alors que les rendements du Treasury à 30 ans s'envolent.
- Le Trésor de Scott Bessent double ses rachats de Treasuries longs, mais l'effet sur les taux se dissipe vite sur fond de dette record, inflation élevée et Fed contestée.
- Entre doute sur l'indépendance de Kevin Warsh et menace de « sanction » obligataire, le discours de Jackson Hole devient un test crucial pour les taux longs américains.







