Fritz, 46 ans, entrepreneur en Corse et travailleur handicapé : ce qu'il gagne entre AAH et dividendes, et ce que ça dit des petits patrons
À Bastia, Fritz, 46 ans, a choisi de lancer sa marque en renonçant à son propre salaire pour doper celui de ses employés. Entre AAH, dividendes et coût de la vie en Corse, son quotidien de patron ne ressemble à aucun autre.

À 46 ans, Fritz a quitté Paris et ses défilés pour Bastia et un pari audacieux : lancer sa propre marque tout en acceptant de réduire son niveau de vie. Ancien patron d’une agence de communication spécialisée dans la mode et le luxe, il a choisi de sacrifier son propre salaire pour tester la solidité de son nouveau projet en Corse et privilégier la rémunération de son équipe. Reste une question qui intrigue beaucoup de futurs créateurs d’entreprise : combien gagne un entrepreneur qui fait ce type de choix radical.
Car Fritz n’est pas seulement chef d’entreprise, il est aussi reconnu travailleur handicapé et doit composer avec une maladie chronique et un traitement lourd. Il vit en grande partie grâce à une allocation et à des dividendes qu’il ne prélève qu’en cas de besoin, dans une région où le coût de la vie n’a rien à voir avec Paris. Derrière son cas personnel se dessine aussi une réalité plus large sur les revenus des petits patrons français.
Combien gagne Fritz en Corse entre AAH et dividendes
Avant de s’installer en Corse, Fritz a passé près de vingt ans à Paris à la tête d’une agence de communication mode et luxe. La découverte de sa maladie l’a obligé à lever le pied. « Aujourd’hui, je suis reconnu en tant que travailleur handicapé ce qui permet d’alléger mon temps de travail et de pouvoir adapter mon emploi du temps en fonction de la maladie », précise-t-il à Capital. Ce statut lui permet d’ajuster ses horaires, mais aussi de sécuriser une partie de ses revenus.
Son socle fixe est l’Allocation adulte handicapé, une AAH d’environ 1 000 euros par mois. À cela s’ajoute ce qu’il appelle sa « rémunération » via le site marchand de son concept-store de déstockage L’Esprit Bastiais : entre 3 800 et 5 000 euros de dividendes lorsqu’il juge cela nécessaire, et non tous les mois. « J’ai fait ce choix éclairé pour voir la viabilité économique des différents projets, et faire aussi émerger les gens qui travaillent avec moi. J’arrive à vivre avec cette allocation et prendre de temps en temps un peu plus d’argent si nécessaire ». Ses revenus peuvent donc varier fortement d’un mois à l’autre, avec un filet de sécurité garanti par l’AAH.
Un patron qui ne se paye pas pour lancer sa marque
Au démarrage de L’Esprit Bastiais, Fritz a même décidé de ne pas se rémunérer pendant deux ans, afin de limiter la masse salariale et d’éviter de mettre trop de pression sur le chiffre d’affaires. Son équipe compte aujourd’hui une petite quinzaine de personnes, avec un objectif affiché de 50 salariés d’ici la fin de l’année grâce à de nouvelles ouvertures et la création d’un siège à Paris. « Je viens d’HEC donc j’ai ce côté business, tranche-t-il. Aussi, il va falloir qu’on se structure avec un siège à Paris ». Il a déjà connu l’envers du décor du secteur de la mode : « C’est un secteur réputé pour laisser des impayés. Je passais mon temps à courir après l’argent. D’ailleurs, j’ai fermé mon ancienne agence avec une ardoise de 60 000 euros de la part de trois clients ».
Cette fois, il veut faire différemment, en assumant de se payer moins bien que ses salariés au début. Il propose un salaire sur 14 mois et des primes mensuelles pouvant atteindre 1 000 euros à ses employés. « Je ne chôme pas en fait », remarque-t-il. « On sait tous que le nerf de la guerre, c’est l’argent mais la bienveillance reste un sujet central dans tout ce que je fais. Ma réussite, c’est celle des autres parce que je ne suis pas tout seul ». Pour lui, un salaire « n’est pas seulement un chiffre » : « Il faut l’associer au nombre d’heures travaillées, à la stratégie mise en place, la réduction des coûts, à l’émergence de certains employés », insiste-t-il. « On ne peut pas donner un prix tant qu’on ne sait pas la somme de travail qu’il y a derrière », « comment on va réussir à gagner de l’argent ».
Fritz face aux revenus réels des petits patrons français
Le cas de Fritz rejoint une tendance lourde chez les dirigeants de très petites entreprises. Selon le baromètre « Les vrais revenus des entrepreneurs français » du cabinet d’expertise comptable Dougs, 53 % des patrons de TPE renoncent tout simplement à se verser une rémunération, souvent pour préserver la trésorerie ou financer le développement. Parmi ceux qui se rémunèrent, la médiane annuelle pour les dirigeants de SASU et d’EURL atteint 21 631 euros nets, soit environ 1 803 euros par mois sur 12 mois, un niveau inférieur d’environ 21 % au salaire médian des salariés français qui s’établit à 2 190 euros nets mensuels selon l’Insee.
Les stratégies de paiement sont multiples : certains se versent presque uniquement un salaire et se retrouvent pour la moitié d’entre eux sous les 1 251 euros nets par mois, donc en dessous du Smic net annoncé pour 2026, quand d’autres misent surtout sur les dividendes avec une moyenne de 51 998 euros bruts par an, environ 4 330 euros par mois. Ceux qui mélangent salaire et dividendes arrivent à une médiane de 29 000 euros nets annuels, soit 2 416 euros par mois, parfois complétés par des avantages en nature comme la voiture de fonction ou une partie du loyer. Dans ce paysage, Fritz fait partie de ces patrons qui acceptent d’avoir un revenu personnel modeste et irrégulier, en s’appuyant sur l’AAH, les tarifs résidents pour les billets d’avion, des loyers plus bas à Bastia et une politique généreuse envers leurs équipes. Un choix interressant, qu’il résume sans détour : « Si je plante, je me plante. Au moins, j’aurai essayé ».
En bref
- À 46 ans, Fritz, ancien patron d’agence de communication à Paris devenu entrepreneur en Corse, vit avec une AAH d’environ 1 000 euros et un statut de travailleur handicapé.
- Il a choisi de ne pas se verser de salaire pendant deux ans, se rémunère ponctuellement via 3 800 à 5 000 euros de dividendes et offre à ses quinze salariés 14 mois de salaire plus des primes jusqu’à 1 000 euros.
- Son cas illustre ces petits patrons qui se paient moins que leurs employés, dans un contexte où 53 % des dirigeants de TPE ne prennent aucune rémunération, bien loin des idées reçues sur les revenus des entrepreneurs.








