Ils insultent leur patron, sont licenciés puis indemnisés jusqu’à 30 500 € : ce que la justice regarde vraiment avant de valider votre licenciement
Traiter son patron de « connard » ou de « gros con » mène logiquement au licenciement pour faute grave. Pourtant, deux cours d’appel ont donné raison aux salariés et éclairent ce que les juges examinent vraiment.

Un reporter qui lâche un « Connard ! » à son patron devant ses collègues, un salarié épuisé qui finit par dire à son supérieur « Ca fait longtemps que je voulais te le dire, mais tu es un gros con »… Sur le papier, ces dérapages verbaux ressemblent à des tickets directs pour un licenciement pour faute grave. Dans beaucoup d’entreprises, personne n’imaginerait qu’une telle scène puisse se terminer autrement.
Pourtant, dans ces deux dossiers très concrets, la justice a estimé que le licenciement « était sans cause réelle et sérieuse ». Les intéressés ont même obtenu des indemnités, jusqu’à 30 500 euros dans l’un des cas. Comment des salariés qui ont insulté leur supérieur hiérarchique en sont-ils arrivés à gagner contre leur employeur devant les juges prud’homaux et les cours d’appel ?
Insulter son patron et voir son licenciement annulé par la justice
La première affaire se déroule dans un journal local. Mis en cause sur la qualité d’un de ses billets par son nouveau patron, un reporter réagit par un cinglant « Connard ! », selon le récit du Journal du Net. Un peu plus tard dans l’échange, après un deuxième « connard », il se rapproche de son supérieur et le met en garde en criant : « Faites attention car je peux être méchant. » La scène se passe sous les yeux de plusieurs collègues. Le salarié est immédiatement mis à pied, puis licencié pour faute grave en juin 2012, malgré son anciénneté de 28 ans. Il conteste, saisit la justice et obtient finalement 30 500 euros, dont 25 500 de dommages et intérêts, la Cour d’appel de Reims ayant considéré que le licenciement était « sans cause réelle et sérieuse ».
Dans la seconde affaire, en septembre 2019, un salarié exténué s’approche de son patron et lâche : « Ca fait longtemps que je voulais te le dire, mais tu es un gros con ». Son planning de travail était fréquemment modifié, sans respect du délai de prévenance prévu, ce qui l’avait mis sous forte pression. Là encore, il est licencié. Mais, en mars 2025, la Cour d’appel de Lyon juge son licenciement « sans cause réelle et sérieuse ». Pour les magistrats, le contexte d’épuisement et les manquements de l’employeur ont pesé lourd face à l’insulte elle-même.
Quand l’insulte au supérieur ne suffit pas à justifier le licenciement
Ces décisions peuvent surprendre, car les « injures et menaces sont pourtant des fautes « généralement sanctionnées et donnent souvent lieu à un licenciement lorsqu’elles s’adressent à un supérieur », note Maître Eva Touboul au Journal du Net. L’avocate en droit du travail rappelle que les juges n’appliquent pas une règle automatique : ils examinent un faisceau d’indices avant de valider ou non le licenciement.
Selon Eva Touboul, plusieurs paramètres sont passés au crible par les juridictions :
- la fonction de la personne visée par l’insulte (supérieur, collègue, client) ;
- le contexte (échange privé ou public, sur le lieu de travail ou en dehors) ;
- l’attitude du salarié au moment du jugement (excuses, regrets, contestation) ;
- l’ancienneté et l’absence d’antécédents disciplinaires ;
- éventuels manquements de l’employeur à ses propres obligations.
« La sanction n’est pas la même si l’insulte vient d’un salarié récemment entré ou d’un employé qui cumule plus de vingt ans d’ancienneté », précise Eva Touboul. Dans le dossier du reporter, sa très grande ancienneté sans problème disciplinaire, combinée à la maladresse d’un nouvel employeur qui n’avait jamais critiqué ses articles auparavant, a atténué sa faute. Dans l’autre affaire, les juges lyonnais ont pris en compte la pression subie par le salarié et le non-respect répété du délai de prévenance.
La jurisprudence montre aussi que la nature exacte des mots et le contexte jouent un rôle décisif. Le site Droit-Finances rappelle par exemple qu’un salarié ayant qualifié publiquement une collègue de « pitbull » n’a pas pu être licencié pour ce seul motif, la Cour de Cassation ayant estimé que ce terme, isolé, ne suffisait pas. De même, la cour d’appel de Douai a jugé qu’une salariée disant « tu me fais ch… » à son supérieur ne se rendait pas coupable d’injures, même si ces propos ont été considérés comme « déplacés et peu révérencieux », rapporte Droit-Finances. A l’inverse, traiter un collègue de « raclure », de « trou du c.. » et de « vomi » a justifié un licenciement pour faute grave, tout comme inviter son supérieur à « aller se faire e….. » ou qualifier des membres de la direction de « conna… ».
Autre élément pris en compte : la publicité des propos. La Cour de Cassation a ainsi considéré qu’une insulte visant un employeur, publiée sur un groupe Facebook privé limité à 14 membres, ne constituait pas une injure publique suffisante pour justifier un licenciement. « Mais n’allez pas laisser croire à vos lecteurs qu’ils peuvent insulter impunément collègues et employeurs », prévient toutefois l’avocate. Car lorsque l’employeur a respecté le contrat et qu’il peut prouver l’insulte, « le dossier est gagné pour elle » : il y aura souvent faute grave. « Sur ce sujet, il est compliqué de faire des généralités, estime Eva Touboul. Les décisions varient d’une Cour d’appel à l’autre. C’est du cas par cas et c’est soumis au pouvoir d’appréciation des juges. »
En bref
- Deux salariés, un journaliste de presse locale et un employé épuisé, insultent frontalement leur supérieur hiérarchique en 2012 et 2019 avant d’être licenciés pour faute grave.
- Les Cours d’appel de Reims et de Lyon requalifient pourtant ces licenciements en licenciements sans cause réelle et sérieuse, en tenant compte de l’ancienneté, du contexte d’épuisement et des manquements de l’employeur.
- Ces décisions illustrent une jurisprudence très au cas par cas, où la nature de l’insulte, sa publicité et le comportement de chacun peuvent faire basculer l’issue du conflit.







