"On se serre la ceinture" : plongée en Roumanie, le pays de l'UE où l'inflation à 11% dévaste le pouvoir d'achat

À Călărași comme à Dichiseni, la Roumanie affronte 10,4 % d’inflation, la plus forte de l’UE, entre factures d’électricité en flèche et carburants hors de prix. Derrière ces chiffres, des familles renoncent à des soins, réduisent leurs courses et bousculent la scène politique.
Au marché hebdomadaire de Calarasi, dans le sud de la Roumanie, les étals débordent de fruits, de légumes et de volailles, mais l’ambiance reste tendue. Dans ce pays qui affiche aujourd’hui la plus forte inflation de l’UE, les habitants viennent chercher des prix plus bas qu’en supermarché pour réussir à remplir leur panier.
Entre factures d’électricité qui explosent, loyers en hausse et carburants nettement plus chers, les ménages encaissent un choc durable. Après un pic à 11 % en mai, l’inflation en Roumanie 10,4% en juin n’a que légèrement reculé et continue d’entamer un pouvoir d’achat déjà fragile, au point de bousculer la santé, l’alimentation et même la vie politique.
Inflation en Roumanie : chiffres, énergie et déficit qui entretiennent la flambée
Officiellement, l’indice des prix à la consommation a atteint 11 % en mai avant de retomber à 10,4 % en juin, soit plus de trois fois la moyenne de l’Union européenne. Les services ont enregistré la progression la plus importante (+13,5 %), devant les produits non alimentaires (+12,5 %) et les denrées alimentaires (+6,8 %), selon les derniers chiffres publiés à Bucarest. Dans les rayons, le café a bondi de 21,1 %, les œufs de 14,1 % et le bœuf de 11,6 %, quand quelques produits reculent, comme les pommes de terre (-11,3 %), la farine (-4,4 %), la semoule de maïs (-5,3 %) ou le sucre (-1,3 %). Le plein coûte aussi bien plus cher, avec une hausse de 30,6 % pour l’essence et de 36,9 % pour le diesel, tandis que seule une poignée de services, comme le transport aérien, affiche des tarifs inférieurs d’environ 10 % à ceux de l’an dernier. Quelques repères résument ce choc pour les 19 millions de Roumains.
| Indicateur | Valeur | Période / remarque |
|---|---|---|
| Inflation nationale (IPC) | 11 % | Mai 2026 |
| Inflation nationale (IPC) | 10,4 % | Juin 2026 |
| Électricité (tarifs) | +55 % | Sur un an, mai 2026 |
| Part du revenu pour l’alimentation (RO) | ≈ 33 % | Ménages roumains |
| Part du revenu pour l’alimentation (DE) | 14 % | Comparaison Allemagne |
| Déficit public | 7,9% du PIB | Prévision 2025 |
Parmi les facteurs qui alimentent cette situation, la suppression des mécanismes de protection des prix sur le marché de l’électricité a entraîné en mai une hausse de 55 % des tarifs sur un an. Pour Laurian Lungu, président du groupe de réflexion Consilium Policy Advisors Group, cette poussée tient à un cocktail local fait de creusement passé du déficit public, de mesures fiscales récentes et de cette facture énergétique qui explose. Résultat, un tiers du revenu des ménages est désormais consacré à l’alimentation, contre 14 % en Allemagne, relève-t-il, et la Confédération patronale Concordia observe déjà un net ralentissement de la consommation. La Banque nationale de Roumanie (BNR) a d’ailleurs revu à la hausse sa prévision d’inflation pour fin 2026, à 5,5 % contre 3,9 % auparavant, tout en visant 2,9 % à l’horizon 2027. Dans ce contexte tendu, l’agence Fitch a menacé de dégrader la note souveraine du pays au rang spéculatif et le président Nicusor Dan a tenté de rassurer en promulguant une loi abaissant les taxes sur le diesel et limitant certaines marges commerciales, après avoir affirmé sur les réseaux sociaux : « Le pouvoir d’achat a diminué mais la Roumanie se stabilise financièrement et les choses vont s’améliorer ».
Avec la vie chère, « on se serre la ceinture » du marché aux urnes
Sur le terrain, les arbitrages deviennent brutaux. « Je devais faire un contrôle de la thyroïde en janvier », confie au milieu des allées bien achalandées Florica Vasile, femme au foyer de 56 ans, citée par l’AFP. « Mais tout est parti dans les factures et les courses ». Au marché de Calarasi, beaucoup viennent pour échapper un peu aux prix des grandes surfaces, en rognant sur tout le reste. « On se serre la ceinture », explique là-bas Dumitru Baldovin, ouvrier du bâtiment de 63 ans, qui n’achète plus qu’un litre d’huile au lieu de deux. Dans le village de Dichiseni, à une vingtaine de kilomètres, l’agriculteur Puiu Ilisei a vu la demande pour ses poulets se contracter au point d’avoir dû congeler un tiers de sa production : « Les entrepôts sont pleins », dit-il, en installant des panneaux solaires pour alléger une facture d’électricité devenue trop lourde. Pour lui, la priorité est claire : « On peut se passer d’une nouvelle chemise mais il faut manger trois fois par jour », lance-t-il.
Parmis les retraités, le constat est tout aussi amer. À Calarasi, Marin Zainea, 75 ans, touche moins de 400 euros de pension mensuelle et ne décolère pas contre les responsables politiques : « Ce sont les pires des voleurs », dénonce-t-il. « Ils nous font systématiquement les poches pour devenir milliardaires ». Comme d’autres, il vend une partie de la récolte de son jardin pour compléter ses revenus et dit « ne plus aller au supermarché que pour regarder ». Ces difficultés économiques nourrissent la crise politique : la coalition pro-européenne au pouvoir à Bucarest a implosé en mai sur fond de mesures d’économies impopulaires, aucun nouveau gouvernement n’a encore été formé et l’opposition nationaliste progresse dans les sondages. Laurian Lungu met en garde contre les effets de « la vie chère » qui peut entraîner des comportements électoraux de « basculement vers les extrêmes », alors que, sur le terrain, beaucoup résument leurs priorités à une chose simple : réussir, malgré l’inflation, à « manger trois fois par jour ».
En bref
- En mai et juin 2026, la Roumanie enregistre entre 11 % et 10,4 % d’inflation, un record dans l’UE, qui frappe les marchés de Călărași et les villages comme Dichiseni.
- Fin du plafonnement de l’électricité, déficit public à 7,9 % du PIB et carburants envolés alimentent une flambée des prix qui pousse les ménages à réduire alimentation, santé et consommation courante.
- Entre retraites sous 400 €, colère contre les élites et coalition pro-européenne fragilisée, la vie chère pourrait rebattre les cartes politiques en Roumanie dans les prochains mois.






