Femmes et banques : pourquoi ce marché colossal de 10 000 milliards d’ici 2030 reste encore si mal exploité ?
Alors que les femmes contrôleront bientôt près de la moitié des actifs financiers, les banques peinent encore à les servir réellement. Quels blocages freinent ce marché colossal au moment où éducation financière et nouvelles offres se multiplient ?

Pour beaucoup de clientes, le rendez-vous avec leur conseiller bancaire ne ressemble pas vraiment à un moment de confort. En 2022, des femmes interrogées par Femmes Business Angels décrivaient leur relation à leur établissement comme une « Expérience frustrante », une impression de « grande solitude », avec « pas d’accès à de bons investissements pour les personnes qui ont des revenus modestes ». Un constat brut, loin de l’image policée des campagnes de publicité.
Dans le même temps, les études s’accumulent pour rappeler que les femmes contrôlent une part croissante de la richesse mondiale et que ce mouvement va s’accélérer d’ici 2030. Pour les banques, le potentiel est gigantesque, mais la conquête de ce marché colossal reste étonnamment lente : un paradoxe qui interroge le monde bancaire.
Femmes et banques : un gisement financier encore sous-estimé
En mai 2025, l’étude « Les femmes et la richesse » du cabinet McKinsey a donné une idée de l’ampleur du sujet. Dans l’Union européenne et aux États-Unis, les femmes contrôlent déjà environ un tiers des actifs financiers. Selon ce travail, leur part pourrait grimper à 45 % d’ici 2030, ce qui représenterait près de 10 000 milliards de dollars supplémentaires, soit environ 9 300 milliards d’euros. Pour les acteurs financiers qui sauront adapter leurs offres, cette montée en puissance ressemble à un changement d’échelle.
D’autres travaux pointent un manque à gagner immédiat. Un rapport Oliver Wyman, relayé par BFM TV, estime que les services financiers passent à côté de près de 700 milliards de dollars de revenus chaque année, soit autour de 650 milliards d’euros, parrce qu’ils adressent encore mal leur clientèle féminine. Les chiffres de terrain confirment ce décalage : chez BNP Paribas, « Seules 14% des clientes ont un tel produit et 12 % un » plan d’épargne en actions, « soit deux fois moins que les hommes », indique Isabelle Loc, directrice de la banque commerciale en France, citée par Capital. Autrement dit, même là où les femmes sont nombreuses à être clientes, elles restent sous-équipées sur les produits d’épargne et d’investissement les plus structurants.
Pourquoi les femmes restent mal servies par les banques
L’écart ne tient pas seulement aux chiffres, mais aussi à l’expérience client. Dans le quotidien Les Echos, Sibylle Le Maire, directrice exécutive du groupe Bayard et fondatrice de ViveS Média, et Ludovic Subran, directeur des investissements chez Allianz, déploraient « le manque d’intérêt que les femmes ressentent à leur égard de la part des banques », en rapportant une « expérience client faite de déceptions et de sentiment d’abandon ». Ce ressenti rejoint les verbatims de l’enquête ViveS Média : beaucoup de clientes disent se sentir peu écoutées, face à un discours jugé trop technique et rarement adapté à leurs contraintes de vie.
Les conséquences sont très concrètes. Un quart des Françaises n’ont pas de compte bancaire personnel, ce qui peut renforcer des situations de violences économiques et une dépendance financière au conjoint. Du côté des entrepreneures, le constat est tout aussi marqué : elles représentent environ un tiers des créateurs d’entreprise en France, mais ont deux fois moins de chances qu’un homme d’obtenir un prêt bancaire. C’est pour répondre à ce type de blocages que la Caisse d’Épargne a signé dès 2014 un accord-cadre avec l’État, accompagné de programmes comme Boost Entrepreneures au Féminin, que le Crédit Agricole a lancé le concours Créatrices d’avenir, et que BNP Paribas annonce chaque année 2 milliards d’euros de crédits aux entreprises dirigées par des femmes, soit 10 % de ses investissements annuels en fonds propres, complétés par un dispositif d’accompagnement baptisé #ConnectHers.
Femmes et banques : ce qui change et ce qui doit encore bouger
Face à ces signaux, certains établissements ont commencé à ajuster leur approche. Entre juillet et octobre 2025, BNP Paribas a proposé aux titulaires de comptes joints d’ouvrir un compte à leur nom, avec gratuité des moyens de paiement pendant un an. Celles qui souscrivaient un premier contrat d’assurance vie avec versements programmés recevaient une prime de 80 euros. En parallèle, la banque a diffusé un cahier de vacances dédié à l’autonomie financière à 175 000 exemplaires dans ses agences et dans des magazines comme Elle, avec l’idée d’encourager une relation plus active à l’argent dès le quotidien.
L’accompagnement passe aussi par une nouvelle offre de contenus. Chez Oddo BHF, l’initiative Ladies Bank, pilotée par Alix de Renty, propose un site Internet qui rassemble plus de 600 articles pensés pour les différentes étapes de vie – « mon premier bonus, mon premier achat immobilier, mon premier mariage ». En dehors des grandes banques, un écosystème d’outils d’éducation financière s’est développé : applications comme Plan Cash, FEMCA, MyFenix ou Evvest, mais aussi des médias, podcasts et newsletters tels que Prends l’oseille, Plan cash, Ma juste valeur ou Parlons cash les filles !, créés par des femmes pour parler d’argent sans tabou. Ces initiatives complètent les programmes publics, comme ceux de Bpifrance qui doit intégrer des objectifs de mixité dans son soutien aux entreprises depuis la loi Rixain de décembre 2021.
En arrière-plan, un autre chantier se joue au sein même des institutions financières. Selon des travaux cités par Trainy, les femmes représentent environ 60 % des effectifs dans le secteur bancaire, mais seulement 15 à 20 % des postes de cadres, et encore moins dans les fonctions les plus exposées comme le front-office. Cet écart alimente l’idée que les produits et les parcours clients restent largement conçus par une élite masculine, alors que les équipes opérationnelles sont déjà majoritairement féminines. Pour y remédier, certaines banques misent sur des programmes de mentoring, des objectifs chiffrés de promotion féminine, la transparence salariale ou le droit à la déconnexion, tandis que des réseaux comme Women in Finance ou Level 20 soutiennent le partage d’expériences et le coaching entre femmes.
Au croisement de ces mouvements, la relation entre femmes et banques entre dans une phase de recomposition. Les premières multiplient les outils pour mieux maîtriser leur argent, les secondes testent des offres ciblées, et les autorités publiques imposent davantage de mixité dans la gouvernance. Les prochaines années diront jusqu’où ces évolutions modifieront, pour de bon, la façon dont les établissements conçoivent et proposent leurs services à cette clientèle longtemps jugée secondaire.









