Prime d’activité : pourquoi la Cour des comptes veut supprimer cette aide essentielle pour les apprentis et certains retraités
Apprentis et retraités qui cumulent emploi et pension voient la prime d’activité menacée après un rapport choc de la Cour des comptes au Sénat. Entre économies visées et flou politique, qui pourrait vraiment perdre ce complément de revenu ?

C’est un petit complément sur la fiche de paie, mais il peut faire toute la différence en fin de mois. Versée aux travailleurs aux revenus modestes, la prime d’activité a pris une ampleur inédite depuis sa création en 2016 : son coût est passé de 5,6 milliards d’euros en 2018 à 10,5 milliards d’euros en 2025, avec désormais plus de 4,5 millions d’allocataires selon la Cour des comptes. Alors que l’État cherche à maîtriser ses dépenses sociales, ce dispositif se retrouve au centre d’un chantier sensible.
Le 10 juin 2026, l’institution a remis au Sénat un rapport d’enquête sur ce dispositif censé soutenir le pouvoir d’achat des travailleurs modestes et encourager le retour à l’emploi. Les magistrats y dressent un bilan contrasté : la prime est décrite comme « un soutien efficace aux revenus des travailleurs », tout en pointant « une trop faible incitation à l’activité ». Pour certaines catégories, la Cour estime même qu’elle n’aurait plus de véritable effet sur l’accès à l’emploi, et propose donc de revoir les règles d’accès, avec près de 300 millions d’euros d’économies potentielles par an sur un budget proche de 11 milliards d’euros. Deux publics bien précis se retrouvent dans son viseur.
Prime d’activité : ce que la Cour des comptes propose pour les apprentis et le cumul emploi-retraite
La Cour des comptes préconise de « mettre fin à l’éligibilité des apprentis et des salariés en cumul emploi-retraite » à la prime d’activité, estimant que pour ces bénéficiaires, le dispositif « ne joue aucun rôle incitatif à l’emploi ». Selon le rapport remis à la commission des finances du Sénat, l’exclusion de ces deux catégories représenterait une économie d’environ 300 millions d’euros par an, soit 2,7 % d’un budget total qui avoisine désormais 11 milliards d’euros. Pour les apprentis, la prime d’activité est même décrite comme un simple « soutien au revenu qui n’est pas forcément justifié ».
Dans les faits, la prime d’activité n’est versée qu’aux apprentis dont la rémunération dépasse 78 % du SMIC, soit les mieux rémunérés. C’est le cas de Mathieu, 22 ans, apprenti technicien, qui touche 1 200 € nets par mois (81 % du SMIC) et perçoit 95 € de prime d’activité ; la suppression du dispositif lui ferait perdre 1 140 € sur l’année. Face à ce ciblage, le sénateur LR Arnaud Bazin y voit « une contradiction » : la prime bénéficie aux « mieux lotis » parmi les apprentis, a-t-il relevé auprès d’adcf.org, quand le sénateur Pierre Barros (CRCE) juge au contraire « injuste de supprimer ce coup de pouce quand les entreprises reçoivent des aides massives de l’État pour embaucher des apprentis ». La Cour cite enfin un sondage Ipsos mené auprès de 6 000 personnes, où 80 % des répondants déclarent ne pas tenir compte de la prime dans leur comportement de recherche d’emploi.
Un recentrage de la prime d’activité entre pouvoir d’achat et emploi
Sur le volet lutte contre la pauvreté, la Cour des comptes rappelle que la prime d’activité « a largement contribué à faire disparaître des situations de pauvreté pour des personnes qui travaillent à temps plein quelle que soit leur configuration familiale », a reconnu Sophie Thibault, présidente de la cinquième chambre de la Cour des comptes, à Banque des Territoires. Mais la prestation, « plus mobilisée » notament dans les quatre premiers déciles de niveau de vie, « bénéficie à des ménages se situant parfois très au-delà du seuil de pauvreté ». Pour la Cour, la revalorisation moyenne de 50 € intervenue en 2026 pour des actifs gagnant parfois plus que le SMIC « s’éloigne de nos préconisations ».
Pour autant, la Cour assure qu’il ne s’agit « pas une suppression de la prime d’activité, mais son recentrage », avec l’idée de mieux cibler les travailleurs les plus modestes, en particulier ceux à temps partiel via un bonus individuel qui démarrerait dès le premier euro de revenu au lieu de 50 % du SMIC. Cette approche fait débat : le rapport souligne des effets difficiles à mesurer sur l’emploi, et Jean-Benoît Dujol, directeur général de la cohésion sociale, a lancé lors de l’audition au Sénat : « L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence ». En attendant qu’un éventuel projet de loi tranche, apprentis et salariés en cumul emploi-retraite restent dans le flou sur l’avenir de ce complément de revenu.
En bref
- Le 10 juin 2026, la Cour des comptes a présenté au Sénat un rapport sur la prime d’activité, devenue une dépense de plus de 10 milliards d’euros.
- Les magistrats recommandent d’exclure apprentis au-dessus de 0,78 SMIC et salariés en cumul emploi-retraite, pour économiser plus de 300 millions d’euros par an.
- Reste à savoir si le gouvernement et le Parlement suivront ces préconisations, alors que les bénéficiaires concernés redoutent la perte de ce complément de revenu.







