Troubles psychiques et carrière : comment maintenir son emploi grâce à la réhabilitation psychosociale en France ?

Par Paul Graph - Publié le

En France, près de 80 % des personnes avec un trouble psychique ne travaillent pas. Pourtant, des dispositifs comme l'IPS et la réhabilitation psychosociale offrent des solutions concrètes pour maintenir une carrière professionnelle.

Troubles psychiques et carrière : comment maintenir son emploi grâce à la réhabilitation psychosociale en France ?

En France, la santé mentale se lit aussi dans les trajectoires professionnelles. Un salarié sur quatre se dit en situation de santé mentale dégradée, tandis qu’en parallèle près de 80 % des personnes vivant avec un trouble psychique ne travaillent pas, selon des données récentes. Entre envie de rester en poste, besoin de soins et réalité des bureaux, l’équilibre se joue au millimètre.

Sur le terrain, des dispositifs concrets permettent pourtant d’avancer en milieu ordinaire, sans renoncer à sa carrière. « Travailler et vivre avec des troubles psychiques, c’est possible avec le bon accompagnement ! », lance Florian Aubry, 33 ans, à Le Monde. Reste une question simple, et décisive.

Réhabilitation psychosociale et emploi : un cadre pour rester en poste

Au centre Crisalid-HDF, la réhabilitation psychosociale s’inscrit dans une approche intégrée mêlant remédiation cognitive, habiletés sociales, éducation thérapeutique et accompagnement vers l’emploi. « Constituées progressivement à partir des années 1970 dans le monde anglo-saxon, la réhabilitation psychosociale et la remédiation cognitive sont aujourd’hui reconnues comme un pilier du rétablissement des personnes concernées par des troubles psychiques au sein d’une approche thérapeutique intégrée », explique Marie-Cécile Bralet, à Le Monde. « Mais nous accompagnons vers l’emploi classique, et non pas en Esat ou en entreprise adaptée, comme c’est souvent le cas », précise la psychiatre. En France, 135 centres de réhabilitation se sont structurés ces quinze dernières années au sein d’hôpitaux.

Le centre ressource national créé par Nicolas Franck coordonne cette montée en puissance. « De nombreuses études et méta-analyses attestent de l’impact favorable de la réhabilitation psychosociale pour, notamment, se remettre en emploi. Le taux d’insertion en milieu ordinaire avec les programmes d’emploi accompagné est au moins deux fois supérieur à celui obtenu par les pratiques traditionnelles d’aide à la réinsertion », observe le psychiatre, à Le Monde. Une dynamique appuyée par une étude de 2012 de l’université d’Oxford. Témoignage à l’appui, Florian résume l’effet du parcours : « Sans ce parcours, je ne m’en serais pas sorti, mon cerveau était grillé », estime-t-il.

IPS, job coach et RQTH : ce qui marche au travail

La Plateforme de réhabilitation professionnelle du CHU de Montpellier déploie le modèle Individual Placement and Support (IPS), une méthode centrée emploi d’abord et accompagnement individualisé. « Le principe fondateur est d’accompagner la personne dans sa remise en mouvement professionnel sans attendre des années qu’elle soit rétablie grâce à des soins et de la formation », explique Karen Feuillerat, à Le Monde. « Ce n’est que si la personne formule une difficulté, par exemple, à se concentrer en entretien, que nous lui proposons des outils, thérapeutiques ou non. » Marisa Da Silva en a tiré une nouvelle impulsion : « Aujourd’hui, je revis », souffle-t-elle, à Le Monde. « J’ai repris confiance en moi et cerné mon attrait pour le travail administratif. »

Dire ou non sa RQTH ? La règle reste celle du cas par cas, centrée compétences et besoins d’aménagement. Emilie Arlhac l’a expérimenté : « Je voulais retravailler, mais je m’auto stigmatisais. Avec la PRP, j’ai compris que je ne devais évoquer qu’au cas par cas ma RQTH, des trous dans le CV et mon burn-out. J’ai appris à mettre en avant mes compétences en informatique et mes capacités d’accueil, à parler de mes besoins en aménagement de poste et de mon fonctionnement au travail », raconte-t-elle, à Le Monde. Pour le psychiatre Nicolas Rainteau, le message aux équipes soignantes et aux employeurs est clair : « Les soignants doivent arrêter d’associer les troubles psychiques à l’incapabilité. Avec un bon accompagnement, tout est possible », affirme-t-il, à Le Monde. Au quotidien, les job coach suivent les candidats en contexte réel, y compris hors de l’hôpital, et articulent emploi, vie sociale et autonomie avec le C2R Jean-Minvielle et Reham.

Troubles psychiques et carrière : par où commencer ?

Portes d’entrée identifiées : une plateforme hospitalière de réhabilitation (PRP du CHU de Montpellier), un centre régional type Crisalid-HDF, ou un contact via le Centre ressource national piloté par l’équipe de Nicolas Franck. Le cap reste le même : emploi en milieu ordinaire, accompagnement continu, outils activés selon les besoins. Côté entreprises, l’enjeu est d’installer une culture d’ouverture et des repères partagés, sans attendre la crise.

Repères concrets, côté salarié comme côté employeur :

  • Demander un accompagnement IPS avec un job coach, pour viser rapidement un poste ordinaire.
  • Travailler les briques techniques utiles au poste : remédiation cognitive, habiletés sociales, éducation thérapeutique.
  • Choisir une divulgation « au cas par cas » de la RQTH, en formulant clairement compétences et besoins d’aménagement.
  • Mobiliser la pair-aidance et le soutien aux aidants dans le parcours de rétablissement.
  • Sensibiliser les équipes avec des formations de premiers secours en santé mentale ou des ateliers dédiés.

Sur ce dernier point, le secteur associatif avance. « Je suis formé aux premiers secours en santé mentale, tout comme nos équipes d’encadrants […]. C’est essentiel dans nos compétences métiers . », a indiqué Jean-Marc Collombier, directeur général de Messidor, à PSSM France. Côté politiques publiques, Frank Bellivier parle d’un changement d’échelle : « porteuse d’espoir, mais il faut la rendre accessible à davantage de personnes. Cette offre ne doit pas s’ajouter, mais transformer l’existant, ce qui implique avant tout une évolution des pratiques et postures soignantes », abonde-t-il, à Le Monde. Le psychiatre Nicolas Franck pointe encore des freins : « Hormis à travers la mise en œuvre des pôles territoriaux de santé mentale, qui ne disposent d’aucun moyen financier propre, je constate une absence de politique de santé continue et stable, et une persistance du modèle paternaliste, que j’estime être, par tradition, rétif au risque : il préfère protéger et enfermer. Nous voulons prendre le contrepied et prendre le risque de faire confiance à l’usager de mener sa vie comme il le souhaite. » Sur le terrain, ce virage culturel n’est pas un luxe, il devient indispenssable.