Suspension de la réforme des retraites jusqu’en 2028 : qui gagne un trimestre… et qui va vraiment payer la facture parmi femmes et précaires

Par Paul Graph - Publié le

Annoncée comme un geste d’apaisement, la suspension de la réforme des retraites jusqu’en 2028 ne profite vraiment qu’à quelques générations et métiers. Entre 1964‑1968, carrières longues et retraités modestes mis à contribution, la France se partage entre gagnants et grands oubliés.

Suspension de la réforme des retraites jusqu’en 2028 : qui gagne un trimestre… et qui va vraiment payer la facture parmi femmes et précaires

À l’orée de 2025, la réforme des retraites de 2023 n’a pas disparu, mais une partie de son calendrier est mise entre parenthèses. L’exécutif a enclenché une suspension de la réforme des retraites, censée geler la montée en charge de l’âge légal et des trimestres jusqu’en 2028. Sur le papier, l’annonce ressemble à un apaisement après des mois de tensions sociales. Dans la réalité, seuls certains profils voient concrètement la différence sur leur future date de départ.

Car derrière ce gel, rien n’est effacé : l’objectif de 64 ans reste inscrit dans la loi, et le bénéfice immédiat se concentre sur quelques générations et catégories bien ciblées. Tandis que les uns grappillent un trimestre, les autres continuent de se projeter sur une retraite à 64 ans, avec des carrières parfois hachées. Une chose est sûre : tout le monde n’y gagne pas.

Suspension jusqu’en 2028 : un trimestre de gagné pour quelques générations

La réforme Borne prévoyait de pousser progressivement l’âge légal à 64 ans et la durée d’assurance à 172 trimestres. Avec la suspension actée jusqu’au 1er janvier 2028, la marche est provisoirement ralentie pour une poignée de générations. Les principaux gagnants sont les assurés nés entre 1964 et 1968. Pour 1964, l’âge de départ reste fixé à 62 ans et 9 mois au lieu de 63 ans, avec 170 trimestres requis plutôt que 171. Pour 1965, le départ se fait à 63 ans, avec 171 trimestres au lieu de 172. Les personnes nées entre 1966 et 1968 voient leur âge légal gelé à 63 ans avec 172 trimestres, alors qu’une nouvelle hausse était programmée. Au total, plusieurs millions de Français de ces cinq générations partent un trimestre plus tôt que prévu, ce qui n’est pas un bouleversement, mais pour eux le trimestre pèse dans le calcul.

Le gouvernement a ensuite déposé un amendement pour élargir ce coup de frein à de nouvelles catégories. L’idée est « d’avancer l’entrée en vigueur de cette mesure aux pensions prenant effet à compter du 1er septembre 2026 », a indiqué le gouvernement, cité par Public Sénat. Concrètement, le gel est étendu aux salariés partant au titre des carrières longues, à ceux qui cessent plus tôt leur activité pour inaptitude ou invalidité, mais aussi à plusieurs régimes spécifiques. Sont concernés les agents des catégories actives et super actives de la fonction publique, les militaires ayant plus de 15 ans de service, les infirmiers ayant opté pour la catégorie A, ainsi que les habitants de Mayotte et de Saint-Pierre-et-Miquelon, où le calendrier de la réforme diffère. Pour ces professions et territoires, la suspension fige un cadre de départ plus favorable, sans créer de nouveaux avantages spectaculaires, mais en évitant une dégradation annoncée.

Générations 1969 et plus, femmes, précaires : les grands oubliés qui paient la note

Dans l’autre camp, ceux qui ne voient quasiment aucune différence sont nombreux. Pour les générations nées en 1969 ou après, l’âge légal de 64 ans reste la référence, malgré le gel du calendrier. La première cohorte à partir à 64 ans ne bouge donc pas. Les inégalités de parcours restent aussi largement intactes : la suspension ne réduit ni les longues durées de cotisation imposées, ni la pénalisation des carrières interrompues. Les femmes, souvent confrontées à des temps partiels, des congés parentaux ou des périodes de chômage, ainsi que les travailleurs précaires aux trajectoires morcelées, ne bénéficient d’aucun rattrapage. Pour beaucoup, cette pause ressemble davantage à un sursis avant une reprise de la montée en charge après 2028 qu’à une remise à plat.

Se pose enfin la question de qui finance ce répit. Le gel initial était évalué à 100 millions d’euros en 2026 et 1,4 milliard d’euros en 2027. Avec l’élargissement aux carrières longues, aux catégories actives et aux territoires concernés, la facture grimpe à 300 millions d’euros pour 2026 et 1,9 milliard d’euros pour 2027. Selon les textes budgétaires, ce coût sera compensé par une revalorisation moindre des pensions en 2027 et par une contribution plus élevée des complémentaires santé. Les surcoûts devront être « compensés pour la branche vieillesse par les mesures adoptées au cours de la discussion de ce projet de loi de financement de la Sécurité sociale ». Autrement dit, ce sont les retraités actuels et les assurés qui voient leur pouvoir d’achat s’ajuster pour permettre à une minorité de partir un peu plus tôt. Bref, derrière la suspension, chacun ne repart pas au même niveau, et nombre de profesionnels restent au bord du chemin.

En bref

  • À la suite de la réforme des retraites de 2023, le gouvernement a décidé un gel partiel jusqu’au 1er janvier 2028 qui touche surtout les générations nées entre 1964 et 1968 ainsi que certains régimes spéciaux.
  • Ce gel permet à ces assurés, aux carrières longues, aux catégories actives, à certains militaires, infirmiers et habitants de Mayotte ou Saint‑Pierre‑et‑Miquelon de conserver un âge de départ et un nombre de trimestres légèrement plus favorables.
  • En parallèle, les générations 1969 et plus, de nombreuses femmes aux carrières hachées et les retraités modestes supportent le financement via sous‑indexation des pensions et hausses de cotisations, sans gain réel sur leur propre retraite.