Affaire Airsoft : le mécanisme secret du logiciel qui a siphonné 950M€ sur plus de 400 sites de trading

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Affaire Airsoft : le mécanisme secret du logiciel qui a siphonné 950M€ sur plus de 400 sites de trading

Près d’un milliard d’euros envolés, des centaines de faux brokers en ligne et un logiciel israélien au cœur du système : l’affaire Airsoft dépasse le simple scandale de trading. De Marseille à Bamberg, l’enquête révèle comment un back-office a fait basculer l’escroquerie dans l’ère industrielle.

Aéroport de Casablanca, 6 juillet 2025. Quand Rony Hadjedj, 36 ans, descend d’un vol en provenance de Dubaï, la cavale qu’il a entamée à Marseille treize ans plus tôt s’arrête net. Suspecté d’avoir fondé et dirigé Airsoft, un logiciel vendu à des courtiers en ligne partout dans le monde, ce Franco-Israélien est visé par un mandat d’arrêt international des procureurs anticybercriminalité de Bamberg, en Bavière.

Derrière cet outil présenté comme une solution clé en main pour le trading se cache l’une des plus vastes arnaques aux investissements de la dernière décennie : plus de 400 sites frauduleux, plus de 950 millions d’euros collectés entre 2018 et 2023, soit près d’un milliard de dollars, des milliers de victimes en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Comment un simple back-office logiciel a-t-il pu transformer l’escroquerie financière en véritable industrie, en restant presque invisible des régulateurs pendant près de neuf ans ?

Affaire Airsoft : un logiciel clé en main pour l’arnaque au trading

L’histoire commence loin des écrans de trading. Le 12 mai 2010, à Marseille, Rony Hadjedj sert de chauffeur lors de violents home-jackings visant des familles aisées. Condamné à six ans de prison en 2012, il prend la fuite en Israël, adopte l’identité de Jeremy Atlan et se reconvertit comme faux courtier en options binaires et CFD, au sein de ce milieu que la presse israélienne a surnommé les « loups de Tel-Aviv ». Dès fin 2013, il lance au moins cinq sites visant les épargnants français, comme CEA Finance, Finanperf ou Golden Bank, via une société-écran immatriculée à Anguilla, CO&H, contrôlée par sa mère.

En janvier 2015, l’Autorité des marchés financiers tente de sonner l’alerte. « L’Autorité des Marchés Financiers (AMF) attire l’attention du public sur les activités de CO&H Ltd, ainsi que sur celles de CEA FINANCE, FINANPERF, ANALYSIS FINANCE, GA FINANCE et FINANCE TRADITION et rappelle que ces entités ne sont pas autorisées à fournir des services d’investissement sur le territoire français. » Malgré ces avertissements et des plaintes de victimes, les procédures n’aboutissent pas. Hadjedj passe alors à l’échelle supérieure avec Airsoft, lancé fin 2014 : un logiciel de courtage en marque blanche, présenté comme un outil complet de gestion des clients, mais décrit par plusieurs témoins comme un programme taillé pour tromper.

Les millions de l’affaire Airsoft et l’enquête qui a fait tomber le réseau

Airsoft fonctionne comme une infrastructure commune à des centaines de faux brokers installés en Israël, en Bulgarie, en Serbie ou ailleurs. La vingtaine d’employés officie dans une tour de Ramat Gan, près de Tel-Aviv, tandis que les statuts affichent Chypre ou Hong Kong. Selon l’ancien téléopérateur Alexander Ignjatovic, le logiciel permettait de « manipuler librement le marché » et « Il n’y avait pas de trading au sens normal du terme, c’était du trading virtuel », a-t-il expliqué à la police allemande, cité par Mediapart. Un policier israélien a résumé, lui, qu’Airsoft « a été spécifiquement conçu pour tricher […] et réaliser des fraudes », en assignant les clients à des groupes où les pertes sont programmées, en créditant de faux bonus ou via une fonction de « faux retrait » qui affiche un virement jamais réalisé.

Le modèle économique suit cette logique. D’après un contrat obtenu par le réseau European Investigative Collaborations, les courtiers devaient verser chaque mois à Airsoft entre 5 et 8 % des « dépôts nets », c’est-à-dire les sommes versées par les clients moins les montants éventuellement restitués. Autrement dit, plus les victimes perdaient, plus le fournisseur du logiciel gagnait. Entre 2018 et 2023, plus de 440 sites utilisant Airsoft ont collecté plus de 950 millions d’euros, tandis que le groupe encaissait 53 millions d’euros de commissions. Quand Amazon Web Services, qui héberge plusieurs de ces sites, alerte en 2021 qu’il « en a assez », Airsoft ne coupe pas ses clients les plus exposés et les aide au contraire à réapparaître sous d’autres noms, via de simples opérations de « rebranding ».

Indicateur Chiffre clé Période / remarque
Sites de trading utilisant Airsoft >440 2018-2023 (données internes)
Sommes collectées auprès des clients >950 M€ (≈ 1,0 Md$) 2018-2023
Commissions perçues par Airsoft 53 M€ 2018-2023
Taux de commission sur dépôts nets 5 à 8 % Contrats Airsoft (2016)
Indemnisation prévue en Allemagne 1,1 M€ 28 victimes parties civiles

Pour faire tomber cette mécanique, il a fallu la ténacité d’un employé de bureau canadien, connu sous le nom de Travis P. Après avoir perdu 24 250 dollars sur le site Suisse Option en 2017, soit un peu plus de 20 000 € d’économies envolées, il enquête seul, recense plus de 500 sites utilisant Airsoft et alerte dès cette époque les autorités d’une vingtaine de pays, dont l’AMF. Longtemps, ses signalements restent sans effet. Ce n’est qu’à partir de 2019 que le procureur bavarois Nino Goldbeck, à Bamberg, décide de viser non plus chaque site, mais l’infrastructure commune. Un policier israélien résume la stratégie en parlant de « tête du serpent », frappée pour la première fois au niveau du fournisseur technique.

Le 4 septembre 2023, la police israélienne perquisitionne le siège d’Airsoft à Ramat Gan, saisit le patrimoine de la famille Hadjedj et place en garde à vue l’ancien directeur général Shay Benhamou, son successeur Cédric Halfon, ainsi que la sœur de Rony, Amandine, et leur mère. En juin 2026, Shay Benhamou est condamné à quatre ans de prison à Bamberg après avoir plaidé coupable de complicité de fraude et déclaré à l’audience : « J’ai honte, les gens ont été appâtés par l’illusion des profits et ont tout perdu », selon Der Spiegel. Rony Hadjedj, arrêté à Casablanca en juillet 2025, est toujours détenu au Maroc dans l’attente d’une décision sur son extradition vers l’Allemagne, tandis que les procédures fiscales et de blanchiment visant le clan se poursuivent en Israël. Pour les enquêteurs, l’affaire Airsoft reste un cas interessant de bascule d’une escroquerie artisanale vers une industrie mondiale portée par un simple logiciel.

En bref

  • De Marseille en 2010 à l’arrestation de Rony Hadjedj à Casablanca en 2025, l’affaire Airsoft relie home-jackings, faux brokers et un logiciel de trading en marque blanche.
  • Entre 2018 et 2023, plus de 440 sites équipés par Airsoft auraient siphonné plus de 950 M€ via un système de « trading virtuel » où les pertes des clients alimentaient les commissions du fournisseur.
  • De Travis P. au procureur Nino Goldbeck, la stratégie visant la « tête du serpent » et les procès de Bamberg esquissent un nouveau modèle de riposte face aux arnaques de trading et crypto.
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La rédaction Bourse Inside

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