Femme de 87 ans expulsée, loyers plus chers qu'en France : cette loi sur le logement qui a fait chuter le gouvernement espagnol

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Femme de 87 ans expulsée, loyers plus chers qu’en France : cette loi sur le logement qui a fait chuter le gouvernement espagnol

En quelques jours, l’expulsion de Maricarmen, 87 ans, et deux décrets logement ont fait vaciller le gouvernement de Pedro Sánchez. Que promettait vraiment ce « décret Maricarmen » et pourquoi son rejet mène l’Espagne vers des élections anticipées ?

Une femme de 87 ans portée sur une civière hors de son appartement madrilène, des tentes plantées au cœur de Madrid et un chef de gouvernement sur le point de dissoudre le Parlement : en Espagne, la crise du logement a changé de dimension. À Madrid, le prix moyen proposé à la location atteignait 23,4 euros le mètre carré en septembre 2026, contre 12,1 euros fin 2015, et à l’échelle du pays les loyers tournent autour de 15 euros le mètre carré, soit un niveau désormais légèrement supérieur aux quelque 14 euros observés en moyenne en France, selon le site Idealista cité par la presse espagnole.

Dans la capitale comme dans d’autres villes, des milliers de personnes se sont rassemblées au son d’un concert de casseroles pour dénoncer les expulsions et réclamer un « décret Maricarmen » protégeant les locataires. Le gouvernement de Pedro Sánchez a répondu fin septembre en adoptant deux décrets-lois sur le logement, aussitôt présentés comme une nouvelle loi très protectrice pour les ménages vulnérables, mais ces textes ont été rejetés le vendredi suivant par le Parlement, poussant le Premier ministre à annoncer des élections anticipées. Reste à comprendre ce que prévoyaient exactement ces mesures, et pourquoi elles ont mis le système politique espagnol sous tension.

Un décret Maricarmen pour geler expulsions et prolonger les baux en Espagne

Le 23 septembre 2026, Maricarmen Abascal, 87 ans, a été évacuée sur une civière de l’appartement madrilène où elle vivait depuis environ 70 ans. L’immeuble a été racheté en 2018 par la société immobilière Urbagestión, et la justice a considéré qu’un bail ancien, signé en 1956 par son père puis transmis au sein de la famille, était arrivé à son terme. Maricarmen payait jusque-là moins de 500 euros par mois ; l’entreprise, qui évaluait le loyer de marché entre 2.500 et 2.650 euros, lui a proposé de rester pour environ 1.650 euros, une somme supérieure à sa pension mensuelle d’environ 1.400 euros, selon la presse espagnole. Des dizaines de militants se sont rassemblés devant l’immeuble, la police est intervenue pour exécuter la décision de justice, et les images de cette octogénaire contrainte de quitter son logement ont rapidement fait le tour du pays.

Dans les jours qui ont suivi, plusieurs milliers de personnes ont défilé à Madrid, un campement d’abord limité à une trentaine de tentes a grandi jusqu’à compter plus de 1.000 tentes sur la Puerta del Sol, et les manifestants ont réclamé un « décret Maricarmen » pour éviter de nouveaux drames. Le 29 septembre, le Conseil des ministres a adopté deux décrets-lois : le Real Decreto-ley 26/2026, consacré à la fonction sociale du logement, et le Real Decreto-ley 27/2026, centré sur la stabilité des baux. Le premier devait empêcher certaines expulsions de ménages vulnérables jusqu’au 31 décembre 2030, encadrer des acquisitions jugées spéculatives par des fonds d’investissement surnommés « fondos buitre » jusqu’au 31 décembre 2028 et relever la fiscalité sur les appartements touristiques ; le second entendait éviter qu’un locataire soit forcé de quitter son logement simplement parce que son bail arrivait à échéance, en prévoyant notamment des prolongations pouvant aller jusqu’à deux ans pour les contrats expirant avant fin 2028 et un renouvellement automatique des contrats de location à la demande du locataire. Le tableau ci-dessous résume les principales mesures de ce décret Maricarmen, comme l’ont rapidement surnommé les militants.

Mesure Décret Pour les locataires Pour les propriétaires / fonds Échéance / statut
Suspension de certaines expulsions de ménages vulnérables Real Decreto-ley 26/2026 Peut rester s’il est vulnérable et sans alternative Ne peut pas récupérer rapidement le logement concerné Jusqu’au 31/12/2030, dispositif rejeté par le Congrès
Prolongation jusqu’à deux ans de certains baux Real Decreto-ley 27/2026 Gagne jusqu’à deux années de stabilité supplémentaire Hausse de loyer ou reprise différée du logement Contrats expirant avant le 31/12/2028, mesure tombée
Renouvellement automatique du bail sur demande du locataire Real Decreto-ley 27/2026 Peut rester plus longtemps si aucune exception ne s’applique Difficulté accrue à récupérer pour louer beaucoup plus cher Renouvellements après 2026, disposition non validée par le vote
Limitation d’achats jugés spéculatifs par certains fonds Real Decreto-ley 26/2026 Moins de rachats massifs dans des immeubles entiers Contraintes accrues pour fonds qualifiés de vautours Jusqu’au 31/12/2028, disposition rejetée avec le reste
Relèvement de la fiscalité sur les appartements touristiques Real Decreto-ley 26/2026 Incitation à maintenir des logements sur le marché classique Coût fiscal plus élevé pour la location touristique TVA portée à 10 %, réforme finalement abandonnée

Pourquoi les décrets logement ont été rejetés et ont fait tomber Pedro Sánchez

Ces décrets-lois devaient encore être validés par le Congrès des députés. Lors du vote de confirmation, organisé le vendredi suivant, ils ont été rejetés, notamment avec les voix du Parti populaire de droite, du parti d’extrême droite Vox et de Junts per Catalunya, formation indépendantiste catalane indispensable à la majorité de Pedro Sánchez. Junts estime notamment que les mesures proposées par Madrid ne règlent pas le manque de logements et alimentent de « fausses espérances ». En pratique, le rejet a entraîné la dérrogation des deux textes et l’abandon de leurs dispositifs, alors même qu’un concert de casseroles avait réuni des centaines de personnes devant l’hôtel de ville de Madrid à la veille de ce vote clé sur le logement.

Le rejet a immédiatement relancé la mobilisation. À Madrid, 70.000 personnes selon les autorités et jusqu’à 500.000 selon le Syndicat des locataires ont défilé derrière une immense banderole appelant à aller « vers la grève générale », tandis que d’autres marches étaient organisées à Palma de Majorque, Santander, Ségovie, Tolède ou Valence. Dans ce contexte de loyers qui atteignent en moyenne environ 23,4 euros le mètre carré à Madrid, soit des niveaux désormais comparables à ceux de l’Île-de-France, de nombreux habitants consacrent une part considérable de leurs revenus à se loger : Javier, 31 ans, installateur de panneaux photovoltaïques qui partage un appartement de 90 m² avec trois autres personnes, affirme ainsi consacrer environ la moitié de son salaire à sa chambre et résume les revendications du mouvement en déclarant : « Nous revendiquons un droit fondamental : avoir un logement décent, une stabilité et des conditions qui nous permettent de construire un projet de vie digne », explique-t-il, cité par l’AFP. Face à cette contestation et à l’échec de ses textes les plus emblématiques en matière de logement, Pedro Sánchez a annoncé qu’il allait convoquer des élections anticipées, prévues pour le 29 novembre 2026, transformant le décret Maricarmen en enjeu central de la prochaine campagne.

En bref

  • Fin septembre 2026, l’expulsion de Maricarmen Abascal à Madrid et l’envolée des loyers symbolisent une crise du logement devenue explosive en Espagne.
  • Pour y répondre, le gouvernement Sánchez a adopté deux décrets dits décret Maricarmen, prévoyant bouclier anti-expulsions et prolongation des baux, finalement rejetés par le Congrès.
  • Ce revers parlementaire a entraîné la chute politique du chef du gouvernement et l’annonce d’élections anticipées, tandis que la bataille autour du logement ne fait que commencer.
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