Crypto : ils achètent une maison et sont séquestrés à la place de l'ancien propriétaire à cause d'une liste du darkweb

Dans la Somme, un couple de trentenaires est visé trois fois par des braqueurs de cryptomonnaies alors qu'il ne possède aucun wallet. Derrière ces violences, une vieille adresse fiscale vendue sur le darkweb fait planer une menace que personne n'avait anticipée.
En France, le boom des cryptomonnaies s’accompagne d’une vague de violences très concrètes. Depuis le début de l’année, les forces de l’ordre ont déjà recensé plus de 80 agressions visant des détenteurs de crypto-actifs, souvent à leur domicile, avec séquestrations, menaces et transferts forcés de fonds numériques. Derrière les cours du Bitcoin ou de l’Ether, la réalité est celle d’une criminalité organisée qui piste les investisseurs jusque chez eux. Cette nouvelle forme de séquestration crypto prend désormais une tournure encore plus déroutante.
Dans la Somme, un couple de trentenaires l’a appris brutalement. Agriculteur pour l’un, cadre dans la banque pour l’autre, ils avaient acheté il y a peu une maison à un couple de retraités aisés. En quelques semaines, trois équipes de malfaiteurs vont s’y introduire, persuadées d’y trouver un trésor en monnaies numériques. Le plus déroutant : ces nouveaux propriétaires n’avaient aucune cryptomonnaie.
Séquestration crypto : quand l’adresse de l’ancien propriétaire vise les nouveaux occupants
Au départ, rien ne reliait ce couple au secteur des actifs numériques. Tout part de l’ancien propriétaire : des retraités fortunés dont la fiche d’imposition et les données personnelles, dont l’adresse, ont fuité lors d’un vol massif de données pour finir en vente sur le darkweb dans la catégorie « cible crypto à fort potentiel ». Pour leur avocate, citée par Cryptoast, « ils ont acheté leur maison au mauvais endroit, au mauvais moment ». La maison, elle, était restée étiquetée comme repaire présumé de gros investisseur, alors que ses occupants avaient changé.
Les conséquences ont été d’une rare violence. Une première intrusion est déjouée par le chien, qui réussit à faire fuir les assaillants. Quelques jours plus tard, une deuxième équipe pénètre de nouveau dans la maison : l’une des victimes est ligotée et rouée de coups, la scène étant filmée et diffusée en direct sur Snapchat. Après l’installation d’une alarme, une troisième tentative a encore lieu quelques semaines plus tard, toujours sur la même adresse. Trois groupes différents auraient en réalité consulté le même fichier obsolète acheté sur le darkweb, des petites mains recrutées via Telegram pour une somme comprise entre 15 000 et 20 000 euros. Deux d’entre eux viennent d’être condamnés à trois ans de prison dont un an et demi fermes pour le plus jeune, et à 18 mois dont neuf fermes pour le second, sans suffire à rassurer le couple, qui cherche désormais à revendre au plus vite ce domicile devenu un poison.
Fuites de données, darkweb et fichiers obsolètes : l’autre moteur des séquestrations crypto
L’histoire de cette maison de la Somme s’inscrit dans une montée en puissance plus large des agressions liées aux cryptomonnaies. Depuis un premier cas documenté à Toulouse en 2017, les attaques se sont multipliées : meurtre de Simon Arthuis à Plancher-Bas en 2021, tentative visant l’influenceur Owen Simonin en 2022. Un tournant a lieu en août 2023 avec l’enlèvement du père de l’influenceur TeufeurS, pour lequel une rançon de 1,7 million d’euros a été payée en crypto, après une mise en scène mêlant faux livreur, vidéo de torture et commanditaire opérant depuis le Maroc. En 2025, l’affaire David Balland, cofondateur de Ledger enlevé avec sa femme, doigt sectionné et intervention du GIGN, précède 19 incidents documentés sur l’année, sur fond de complots déjoués et de séquestrations à domicile.
Derrière cette escalade, plusieurs grandes fuites de données personnelles alimentent les fichiers de cibles utilisés par les malfaiteurs.
| Origine des données | Exemple (année) | Type de données | Échelle / prix | Risque associé |
|---|---|---|---|---|
| Fuite de base clients | Ledger (2020) | Adresses physiques, identité | 273 000 adresses exposées | Ciblage direct des domiciles |
| Interne administration fiscale | Affaire Ghalia C. | Adresses de déclarants crypto | 800 € l’adresse vendue | Listes de gros portefeuilles |
| Hack plateforme fiscale | Waltio (décembre 2025) | Identité, historique déclaratif | Environ 50 000 comptes touchés | Ciblage massif d’investisseurs |
| Obligations DAC8 | Depuis 1er janvier 2026 | Données envoyées aux fiscs | Volume futur indéterminé | Nouveau vivier en cas de fuite |
Ces bases ne visent pas seulement les détenteurs eux-mêmes. Selon ce recensement, environ la moitié des victimes ne possèdent pas de cryptomonnaies : les criminels s’en prennent aux parents, conjoints ou enfants pour maximiser la pression psychologique. À Sallanches, un couple de retraités septuagénaires a ainsi été enlevé pour extorquer 8 millions d’euros à leur fils, tandis qu’à Toulon un lycéen de 17 ans a été séquestré pour faire chanter son frère trader installé à Dubaï. Une adresse ou un lien familial suffit parfois à faire basculer une vie.
Dans ce contexte, l’idée même d’une maison « marquée » dans un fichier volé inquiète autant les investisseurs que leurs voisins ou successeurs. Un même jeu de données peut être revendu, recopié, consulté par plusieurs bandes pendant des années, rendant possible des intrusions répétées sur un lieu pourtant revendu, comme l’ont vécu les trentenaires de la Somme incapables de sécuriser suffisament leur quotidien. L’expression utilisée par Éric Larchevêque, qui a dénoncé une « mexicanisation de la France » selon le site Crypto-sous.fr, prend une résonance particulière pour ceux qui découvrent, trop tard, que leur adresse figure au mauvais endroit sur la mauvaise liste.
En bref
- Dans la Somme, un couple de nouveaux propriétaires subit trois intrusions violentes en quelques semaines, pris pour cible à la place d’anciens propriétaires fortunés liés aux cryptomonnaies.
- L’enquête met en lumière un fichier d’adresses périmé, issu de fuites de données et revendu sur le darkweb à plusieurs équipes recrutées via Telegram pour des séquestrations crypto.
- Entre traumatismes durables, maison devenue invendable et risque que d’autres adresses « marquées » circulent encore, l’affaire interroge la sécurité immobilière à l’ère des portefeuilles numériques.







