Crypto et fentanyl : cette arnaque au faux jeton montée par un réseau chinois pour blanchir des millions de dollars
De Wuhan à Nagoya, un réseau soupçonné de lier précurseurs de fentanyl et cryptomonnaies intrigue les enquêteurs internationaux. Derrière une façade industrielle et un jeton trompeur, la trace des bitcoins raconte une tout autre histoire.

Des chaînes de production de précurseurs de fentanyl à Wuhan jusqu’à des portefeuilles Bitcoin anonymes, le trajet de l’argent sale dessine une cartographie très précise. Au milieu, un hub discret au Japon, des sociétés-écrans et un faux jeton inspiré d’un projet crypto réputé auraient servi de passerelle entre chimie industrielle et finance numérique.
D’après une enquête japonaise, la société chimique chinoise Hubei Amarvel Biotech, déjà liée aux précurseurs de fentanyl, aurait orchestré depuis le Japon une vaste fraude aux cryptomonnaies pour déplacer et blanchir des fonds via Bitcoin et des stablecoins. Un schéma qui mêle trafic de drogues, escroquerie numérique et exposition à des entités sanctionnées, et qui intrigue les autorités bien au-delà de l’Asie.
Un réseau chinois fentanyl-crypto qui passerait par le Japon
Basée à Wuhan, Hubei Amarvel Biotech est présentée comme le pivot de ce réseau chinois. Deux de ses dirigeants ont été condamnés en février 2025 par un tribunal fédéral de Manhattan pour avoir comploté en vue d’importer des précurseurs de fentanyl aux États-Unis. Cet opioïde de synthèse, détourné comme drogue de rue, est décrit par les autorités comme extrêmement puissant et associé à une explosion des overdoses en Amérique du Nord.
Au Japon, la vitrine d’Amarvel aurait été une société baptisée Firsky, installée à Nagoya. Cette structure, dirigée par Xia Fengzhi, surnommé le « patron au Japon », aurait géré la logistique et les flux financiers du réseau avant sa liquidation en juillet 2024. La localisation de Xia Fengzhi reste inconnue, tandis que les enquêteurs disent avoir identifié plus de 120 transactions en cryptomonnaies entre des adresses contrôlées par le réseau et des comptes liés à des entités sous sanctions américaines, en particulier autour du groupe Wuhan Yuancheng, dirigé par Chuen Fat Yip, que Washington recherche pour trafic transnational de drogue. Pour CANAFE, la cellule de renseignement financier canadienne, ce contexte s’inscrit dans une crise plus large : selon des responsables de la santé publique cités dans une alerte opérationnelle, « le trafic de fentanyl est à l’origine d’une épidémie de surdoses qui coûte la vie à près de 80 000 personnes chaque année ».
Du jeton Zksync.jp aux flux crypto traçables mais sophistiqués
Au cœur du dispositif, le réseau aurait aussi diffusé un jeton frauduleux, Zksync.jp, conçu pour imiter un service de paiement légitime et convaincre les investisseurs d’y envoyer leurs épargnes. Le suffixe « .jp », normalement associé à une adresse d’enregistrement au Japon, donnait à l’opération un vernis de crédibilité internationale. En incluant les victimes japonaises, les pertes dépasseraient le million de dollars, soit environ 930 000 €, selon les estimations disponibles. Des analystes de Chainalysis relèvent que ce type de faux jeton associé à un nom connu revient régulièrement dans les schémas de blanchiment par crypto, tandis que TRM Labs observe que près de 97 % des fabricants chinois de précurseurs de drogues accepteraient désormais les cryptomonnaies, pour des volumes on-chain ayant dépassé 39 millions de dollars (un peu plus de 36 millions d’euros) en 2025.
| Étape | Outils crypto | Indice visible | Données clés |
|---|---|---|---|
| Trafic de précurseurs | Bitcoin, Ethereum, USDT, USDC | Paiements vers entreprises chimiques | 97 % fabricants chinois acceptent la crypto |
| Fraude Zksync.jp | Faux jeton, domaine .jp | Investisseurs attirés par marque imitée | > 1 M$ de pertes estimées |
| Blanchiment des fonds | Chaîne de wallets, stablecoins | Flux vers entités sanctionnées | > 120 transactions repérées, 39 M$ on-chain |
Pour décrire ces mécanismes, TRM Labs résume dans un rapport que « La cryptomonnaie était au centre de l’infrastructure de paiement présumée, avec des fonds transitant par une chaîne de portefeuilles multiples avant leur conversion en devises étrangères – un schéma cohérent avec les typologies de blanchiment documentées par TRM dans les réseaux liés aux cartels ». Les paiements initiaux seraient souvent effectués en stablecoins, puis déplacés via plusieurs portefeuilles avant d’être convertis en monnaies fiduciaires et déposés dans des établissements financiers à l’étranger. Dans une autre affaire impliquant deux sociétés de la province chinoise du Shandong, l’entreprise d’analyse ajoute que « L’affaire Shandong rappelle que l’infrastructure financière soutenant ces réseaux est visible, traçable, et fait désormais l’objet de poursuites qui s’étendent bien au-delà des frontières américaines ».
CANAFE, qui évoque aussi l’usage de Bitcoin, Ethereum, Tether et USD Coin pour régler des précurseurs depuis des pays à risque, dit avoir analysé environ 5 000 déclarations d’opérations douteuses liées aux opioïdes synthétiques entre 2020 et 2023 et produit près de 1 000 communications de renseignement tactique dans le cadre du Project Guardian. Ses analyses montrent des schémas où la monnaie virtuelle transite par des juridictions intermediaires comme Hong Kong, la Corée du Sud ou Singapour avant d’atteindre la Chine, ou alimente des marchés du Web clandestin. Dans le même temps, la DEA américaine a signé en mai 2026 un mémorandum avec la Garde côtière japonaise pour renforcer la lutte contre la contrebande de fentanyl, signe que la frontière entre laboratoires chimiques, plateformes crypto et contrôle des flux financiers devient un terrain central pour les enquêteurs.
En bref
- Basée à Wuhan, Hubei Amarvel Biotech est au centre d’un réseau reliant précurseurs de fentanyl, hub japonais à Nagoya via Firsky et alertes d’organismes comme CANAFE et la DEA.
- Selon l’enquête, un faux jeton Zksync.jp et plus de 120 transactions en Bitcoin et stablecoins vers des entités sanctionnées auraient servi à déplacer et blanchir des fonds pour ce réseau.
- Entre volumes on-chain chiffrés, routes passant par Hong Kong ou Singapour et coopération renforcée des autorités, ce dossier éclaire la nouvelle géographie du blanchiment crypto lié aux opioïdes.






