Paquet de tabac à 13€ : le paradoxe fiscal qui fait perdre des milliards d'euros de recettes à l'État

En France, le paquet de cigarettes est passé de 7 à 13 euros en moins de dix ans tandis que les recettes fiscales du tabac reculent. Que révèlent cette équation budgétaire paradoxale et la colère des buralistes mobilisés début septembre ?
Le paquet de cigarettes a presque doublé de prix en quelques années, les taxes n’ont jamais été aussi élevées, et pourtant l’État encaisse moins. Alors que les buralistes préparent une semaine de mobilisation début septembre pour réclamer un gel de la fiscalité du tabac, la trajectoire des recettes montre un phénomène déroutant : plus le tabac est taxé, plus les rentrées fiscales reculent.
Cette situation est l’aboutissement d’une stratégie de « paquet cher » engagée à partir de 2017 pour faire baisser le tabagisme, combinée depuis 2023 à une indexation automatique des droits sur l’inflation. Résultat : le prix du paquet standard est passé de 7 à près de 13 euros en moins de dix ans, mais les volumes vendus dans le réseau légal ont chuté et une partie de la consommation s’est déplacée hors fiscalité française. Un cocktail qui change complètement l’équation budgétaire.
Prix du paquet en forte hausse, ventes en chute et recettes fiscales qui s’érodent
En 2017, le paquet de 20 cigarettes de la marque la plus vendue coûtait en moyenne 7,05 euros. Sous l’impulsion du gouvernement d’Édouard Philippe, l’objectif d’un prix du paquet porté progressivement à 10 euros a été atteint dès mars 2020. Puis la hausse a continué : 10,92 euros en moyenne en 2023, 12,54 euros en 2024, et 13 euros en 2025 pour cette même marque, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). Entre 2017 et 2025, le bond atteint 84 %, dont 77,9 % rien que sur la période 2017-2024. Plus de 80 % du prix est désormais constitué d’impôts : sur un paquet vendu autour de 13,50 euros, un peu plus de 11 euros correspondent à des prélèvements (environ 9 euros d’accise et 2,25 euros de TVA).
| Année | Prix moyen paquet | Part hors fiscalité FR | Recettes tabac |
|---|---|---|---|
| 2017 | 7,05 € | n.d. | n.d. |
| 2020 | ≈ 10 € (mars) | n.d. | 14,4 Md€ |
| 2023 | 10,92 € | 17,7 % (TAFE) | n.d. |
| 2024 | 12,54 € | 17,7 % (réf. 2023) | 12,7 Md€ |
| 2025 | 13 € | non chiffré | 12,6 Md€ |
Face à ces hausses de prix, les volumes vendus dans le réseau des buralistes se sont effondrés. Les données de la Direction générale des douanes exploitées par l’OFDT montrent un passage de 46.041 tonnes de tabac vendues en 2020 à seulement 30.165 tonnes en 2025 en France continentale, soit une perte d’environ 16.000 tonnes en cinq ans, près de 34 %. Rien qu’entre 2024 et 2025, la baisse atteint 8,2 %. La Direction de la Sécurité sociale rappelle qu’entre 2018 et 2020, une hausse de 1 % du prix entraînait déjà une diminution d’environ 0,75 % de la consommation en volume. Selon Hexagone, les recettes issues de cette fiscalité ont reculé d’environ 12 % entre 2020 et 2024, alors que la consommation totale ne baissait que d’environ 8 %, ce qui illustre bien que la recette fiscale du tabac dépend autant du niveau de taxe que du nombre de paquets effectivement taxés.
Achats à l’étranger, marché parallèle et prévisions budgétaires déjouées
Tout ce recul ne s’explique pas par des arrêts complets du tabac. Une partie des fumeurs se fournit ailleurs. L’étude TAFE, menée par les douanes et la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), estime à 8.081 tonnes en 2023 la quantité de tabac consommée en France mais échappant à la fiscalité nationale, soit 17,7 % de la consommation. Sur ce total, 6.863 tonnes proviennent d’achats transfrontaliers, quand les ventes de rue ne représenteraient que 366 tonnes. Hexagone, qui confronte ces données aux enquêtes de Santé publique France, arrive même à un ordre de grandeur plus élevé, autour de 30 % de cigarettes consommées sans avoir été taxées en France, ce qui renvoie à un manque à gagner compris entre 4 et 6 milliards d’euros par an selon les estimations.
Dans le même temps, les prévisions budgétaires ont déraillé. La fiscalité spécifique sur le tabac rapportait 14,4 milliards d’euros en 2020 ; elle n’aurait plus généré que 12,7 milliards en 2024 puis 12,6 milliards en 2025, soit environ 1,8 milliard de moins qu’au pic de 2020 malgré un prix au paquet bien plus élevé. Hexagone souligne que les pouvoirs publics ont surestimé ces recettes depuis 2022 : pour 2024, 14 milliards d’euros étaient attendus, mais seulement 13,1 milliards ont été effectivement collectés, soit environ 900 millions manquants, et au total près de 2 milliards de recettes prévues n’auraient pas été encaissées en quatre ans. Dans ce contexte, les buralistes martèlent leur colère : « Du 7 au 11 septembre, les 22.500 buralistes se mobilisent dans six villes de France pour dénoncer un ras-le-bol fiscal qui menace leur modèle économique », écrit la Confédération des buralistes dans un communiqué cité par BFMTV. Le cas du tabac apparaît comme un exemple concret de ce que les économistes appellent la courbe de Laffer, où au-delà d’un certain seuil, des taxes toujours plus élevées riment avec une base taxable qui se dérobe déja en partie vers l’étranger ou les circuits parallèles.
En bref
- Entre 2017 et 2025, en France, le prix moyen du paquet de cigarettes est passé d’environ 7 à 13 euros tandis que les buralistes annoncent une mobilisation début septembre.
- Malgré cette envolée des taxes, les ventes légales se contractent, une part croissante de la consommation se déporte vers l’étranger ou le marché parallèle et les recettes fiscales du tabac s’érodent.
- Études de l’OFDT, de la Douane et de la Sécurité sociale éclairent ce paradoxe et posent la question des limites de la stratégie du paquet cher pour financer les comptes publics.








